MammifÚres les plus menacés de Méditerranée

A Chypre, des phoques, des villas de luxe et un scandale

  • PubliĂ© le 21 juillet 2018 Ă  12:59
  • ActualisĂ© le 21 juillet 2018 Ă  15:11
Un bĂ©bĂ© phoque moine (monachus monachus) se repose dans une grotte marine sur la cĂŽte ouest de Chypre, le 10 novembre 2011. Photo fournie par le DĂ©partement de la pĂȘche et de la recherche marine de Chypre

MammifÚres les plus menacés de Méditerranée, des phoques moines ont trouvé refuge dans des grottes marines à Chypre. Mais de luxueux projets immobiliers et touristiques à proximité scandalisent les défenseurs de l'environnement.

EvoquĂ©s dans "l'OdyssĂ©e" d'HomĂšre, les "monachus monachus" ne sont plus que 300 en MĂ©diterranĂ©e, principalement prĂšs de la GrĂšce, selon l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui juge l'espĂšce "en danger". A Chypre, Ă  environ 1.000 km au sud-est, "aprĂšs presque 10 ans de reproduction attestĂ©e, ils sont entre sept et dix", explique Marina Argyrou, directrice du dĂ©partement de la PĂȘche et de la Recherche marine.

Avec précaution, sa collÚgue Mélina Marcou nage parfois dans les grottes pour tracer la présence de ces animaux "cruciaux pour l'équilibre des écosystÚmes", via un poil ou des images de caméras cachées. Elle exhorte toutefois le public à éviter ces cavités sous peine de forcer les phoques à un nouvel exil. Persécutés durant des siÚcles, ces mammifÚres ont en effet abandonné les plages trop fréquentées pour se reproduire dans des grottes.

Les pressions de l'Homme sur la cÎte -urbanisation et tourisme en plein essor en Méditerranée- "contribuent à leur déclin", souligne Marie-Aude Sévin, coordinatrice du programme marin à l'UICN Méditerranée.

Et Chypre suit un modÚle touristique "non durable" avec des constructions en bord de mer segmentant la nature, dénoncent Klitos Papastylianou, de l'Initiative pour la protection du littoral et Charalampos Theopemptou, vice-président de la commission Environnement au Parlement.

- "Monstruosité" -

Deux projets immobiliers à proximité de l'habitat des phoques, classé zone Natura 2000 par l'Union européenne (UE) scandalisent l'opinion. "C'est une monstruosité", lance Mandie Davies, une Britannique habitant Pegeia, dans l'ouest de l'ßle, en montrant six villas de luxe construites au-dessus des grottes taillées dans la roche blanche. Une des villas est à environ 25 mÚtres du rivage, regrette le maire de Pegeia, Marinos Lambrou, déplorant, comme la Chambre des ingénieurs Etek, le feu vert du ministÚre de l'Environnement.

La Convention de Barcelone pour la protection de la Méditerranée et ses protocoles, établis sous l'égide de l'ONU et ratifiés par l'UE, recommandent de ne pas construire dans une bande de 100 mÚtres au moins à partir du rivage. La loi chypriote prévoit une zone de protection de 91 mÚtres. Le ministÚre de l'Environnement affirme que cette distance ne s'applique pas dans ce cas et avoir respecté toutes les rÚgles. Scientifiques et écologistes contestent.

Une source proche du dossier a indiqué à l'AFP que le ministÚre s'était basé, pour approuver le projet, sur de vieilles cartes ne prenant pas en compte l'érosion et donnant l'impression que les villas sont plus éloignées du rivage qu'elles ne le sont vraiment. Pour Linda Leblanc, conseillÚre municipale à Pegeia, ces villas construites par le promoteur Leptos sont "le symbole de l'échec du gouvernement à faire appliquer les lois de protection de l'environnement et des espÚces protégées".

Elle et un groupe d'habitants regrettent qu'un décret signé par un ex-ministre à peine deux semaines avant l'élection présidentielle en 2008 ait rendu la zone constructible. Ils luttent contre le projet d?un autre promoteur, Korantina Homes, toujours le long de la zone protégée Natura 2000, qui prévoit un hÎtel et 44 villas de luxe. "Le promoteur a déjà détruit une partie de la cÎte au bulldozer pour faire une plage illégale", accuse Mme Leblanc.
"L'hĂŽtel sera Ă  350 mĂštres du rivage et notre projet, qui est Ă  deux kilomĂštres des grottes, ne crĂ©era pas de problĂšme pour les phoques", a rĂ©pondu Ă  l'AFP Korantina Homes. Mme Argyrou plaide, elle, pour un dĂ©cret interdisant sports nautiques, bateaux de tourisme et pĂȘche autour des grottes.

- Millions contre passeport européen -

L'UE a confirmé à l'AFP évaluer une plainte sur les projets prÚs de ces grottes prisées des phoques. Elle a récemment mis en demeure Chypre face à "son incapacité à assurer une protection adéquate des habitats et espÚces indigÚnes", critiquant plusieurs fois l'ßle pour des études d'impact environnementales défaillantes prÚs de zones sensibles. Leptos rappelle lui avoir tous les permis nécessaires pour les six villas au-dessus des grottes.

Sur son site, le promoteur se vante de faciliter l'obtention de passeports européens à des clients investissant plus de deux millions d?euros. Prisé des Russes et Chinois, ce programme a été mis en place par Chypre pour attirer des investissements aprÚs la crise économique de 2013. Il concerne nombre de constructions à Pegeia, relÚve le maire selon qui les villas au-dessus des grottes sont destinées à des Chinois.

MĂȘme s'il dĂ©fend le systĂšme investissement contre passeport, Chris Hadjikyriakou, manager d'une agence immobiliĂšre Ă  Pegeia, estime que certaines zones doivent rester Ă  la nature. "Si on continue, le tourisme mĂȘme sera mis en danger par ce genre de dĂ©sastre Ă©cologique uniquement motivĂ© par la cupiditĂ©".

AFP

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