Belgique

A Malines, les tapisseries anciennes restaurées pour affronter le temps

  • PubliĂ© le 21 mai 2017 Ă  09:40
Des restauratrices de tapisseries anciennes Ă  la Manufacture royale De Wit Ă  Malines, en Belgique, le 25 avril 2017

A la Manufacture royale De Wit à Malines (nord de la Belgique), de prestigieuses tapisseries anciennes du monde entier sont patiemment nettoyées, restaurées et renforcées de milliers de points de couture pour leur permettre d'affronter à nouveau l'usure du temps.


Dans un ancien refuge d'abbaye en brique rappelant le passĂ© mĂ©diĂ©val florissant de cette ville flamande, une quinzaine de restauratrices sont penchĂ©es, souvent pendant plus d'un an, sur une mĂȘme tapisserie: avec un fil et une aiguille, elles stabilisent la trame, centimĂštre aprĂšs centimĂštre, puis, lĂ  oĂč le temps a fait le plus de dĂ©gĂąts, restaurent les motifs.
"Quelqu'un de nerveux, qui s'excite, n'y arriverait jamais", estime la cheffe d'atelier Veerle De Wachter. Les principales qualités de ces tisseuses et couturiÚres au savoir-faire unique sont "la concentration", "le sens du textile" et "la minutie", explique-t-elle à l'AFP.
Du Louvre au Metropolitan Museum de New York, en passant par L'Hermitage de Saint-Petersbourg, les plus célÚbres musées du monde ont confié à leurs mains adroites leurs plus belles tapisseries en fils de coton et de soie, rehaussées, pour les plus prestigieuses, de fils d'or et d'argent. Comme la "Dame à la licorne" de l'hÎtel de Cluny à Paris ou des "Chasses de Louis XV" (manufacture des Gobelins) du Chùteau de CompiÚgne (nord de la France).


- Douze ans de travail -


La Manufacture De Wit est le premier restaurateur de tapisseries anciennes au monde du fait de l'ampleur et de la richesse des collections passées sur ses métiers.
Elle travaille actuellement, et depuis douze ans, sur la plus grande tenture ancienne conservée à ce jour: un ensemble de 29 tapisseries de la co-cathédrale Saint-Jean de Malte.
Ces tapisseries flamandes du XVIIe siÚcle, qui représentent la vie du Christ d'aprÚs des cartons de Rubens, sont acheminées par paires vers la Belgique. Une fois à Malines, elles sont dépoussiérées, nettoyées dans un immense brumisateur, séchées puis consolidées et restaurées. Un chantier d'au moins un million d'euros.
Pour survivre à la crise qui frappait l'industrie textile en Europe, la Manufacture a décidé, il y a prÚs de 40 ans, de délaisser sa propre production et de mettre son savoir-faire artisanal au service d'un marché alors prometteur.
"A la fin des années 1970, les ateliers de tissage avaient de grandes difficultés parce que les tapisseries n'étaient plus à la mode et coûtaient trop cher. Nous avons alors réorienté la production vers la restauration et la conservation de tapisseries anciennes", explique Yvan Maes De Wit, dont l'arriÚre-grand-pÚre a fondé l'entreprise au XIXe siÚcle.
Depuis, des centaines de tapisseries ont été restaurées à Malines.


- Innovation -


"Nous avons innové dans différents domaines" dont "le plus connu" est celui du "nettoyage de la tapisserie ancienne avec une méthode d'aspiration et d'aérosols trÚs efficace" et respectueuse des fibres protégées contre toute torsion, précise-t-il.
Le lavage d'une tenture est une étape trÚs risquée: avec les années, le coton s'est souvent effiloché; la soie, elle, a été "pulvérisée sous l'effet du temps et de la lumiÚre"; sans parler de l'histoire parfois mouvementée de certaines piÚces.
La dĂ©marche scientifique de la Manufacture De Wit, oĂč chaque Ă©tape est consignĂ©e et documentĂ©e avec minutie, fait rĂ©fĂ©rence. Chaque point de couture doit ĂȘtre "visible au dos" d'une tenture et "peut ĂȘtre dĂ©fait car la rĂ©versibilitĂ© est trĂšs importante dans le processus de conservation", explique Mme De Wachter.
La Manufacture a aussi développé une expertise pour décrocher les tentures monumentales, un travail complexe étant donné les dimensions, le poids et la fragilité des tissus.
Yvan Maes De Wit se souvient avec émotion de l'"opération trÚs dangereuse" qu'il a dû monter pour décrocher, à l'aide d'"échafaudages gigantesques", une tapisserie de 9 mÚtres sur 14 accrochée à 25 mÚtres de hauteur dans le hall d'entrée des Nations unies à New York.


- Silence monacal -


Dans l'atelier aux murs blancs de la Manufacture, oĂč sont alignĂ©s d'immenses mĂ©tiers Ă  tisser, ces femmes de tous les Ăąges revĂȘtues de blouses blanches travaillent dans un silence monacal, tous les jours de 08H00 Ă  16H30. Les conversations, rares, se meurent vite, car l'ouvrage qu'elles ont entre les mains exige une concentration sans faille.
Elles sont aussi rĂ©putĂ©es avoir l'"oeil pour la couleur": la Manufacture teint elle-mĂȘme les fils de soie et de coton qu'elle utilise, en recourant Ă  des centaines de pigments synthĂ©tiques, afin de respecter les coloris des tapisseries et en garantir la qualitĂ©.
"Dans l'industrie, nous ne trouvons pas les couleurs justes", raconte Mme De Wachter. "Nous sommes donc obligĂ©s de les teindre nous-mĂȘmes dans notre laboratoire, avec des couleurs qui ont une haute vĂ©ritĂ© lumineuse. Nous crĂ©ons ainsi des combinaisons infinies".
Ainsi, le vert --omniprĂ©sent dans le fond et les motifs vĂ©gĂ©taux-- Ă  l'origine trĂšs vif des tapisseries s'est Ă©teint avec le temps pour devenir +caca d'oie+. De cette couleur, la Manufacture dispose d'une palette qui "varie Ă©normĂ©ment". "Il y en a avec un reflet rose, avec un reflet vert, un reflet brun ou mĂȘme orange", dĂ©crit-elle.

Par Alix RIJCKAERT - © 2017 AFP

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