Il y a deux ans, Marseille consacrait une exposition aux artistes contemporains d'Afghanistan. Aujourd'hui, certains ont trouvé refuge dans cette ville méditerranéenne et veulent continuer à créer, malgré la nostalgie.
Appareil photo en main, Naseer Turkmani explore sa nouvelle terre d'accueil. Ce photographe de 31 ans fait partie de la dizaine d'artistes afghans évacués en France depuis la prise du pouvoir par les talibans fin août. "Tout est allé trÚs vite. Pour nous, artistes, journalistes, activistes, employés du gouvernement, c'était trop dangereux de rester", explique-t-il à l'AFP.
AprÚs six jours à attendre à l'ambassade de France à Kaboul et plusieurs échecs pour fuir avec sa famille, Naseer parvient à rejoindre l'aéroport. Sa femme et son fils ne pourront l'accompagner. "Du matin jusqu'au soir, tout ce qu'on entendait c'était des cris et des coups de feu", raconte-t-il dans un anglais hésitant.
"Jamais je n'aurais cru affronter de telles difficultés dans ma vie", assure-t-il. "Tous les jours je parle avec ma femme et mon fils, ils sont inquiets et me disent +s'il te plaßt, fais quelque chose pour nous, aide-nous à sortir d'Afghanistan+".
"J'ai appris que les talibans avaient créé une liste de femmes dont les maris ont fui, pour les noter comme veuves", s'inquiÚte Naseer, qui assure "faire tout ce qu'il peut, avec l'aide des gens ici, pour les faire venir".
Depuis son arrivée, il a été accueilli par la fondation Iméra de l'Université Aix-Marseille, l'une des institutions culturelles ayant permis aux artistes afghans d'obtenir leur visa.
Passionné de photographie de mode et d'art visuel, il espÚre intégrer l'Ecole nationale de la photographie d'Arles et "repartir de zéro": "J'espÚre que beaucoup d'Afghans comme moi quitteront l'Afghanistan, qu'ils travailleront dur, essaieront de faire des études et qu'ils reviendront (...) et aideront nos compatriotes".
- "Génération résiliente" -
Naseer appartient à cette génération résiliente qui, "aprÚs l'intervention occidentale en 2001, a développé sa pratique artistique pendant la guerre, dans un contexte d'insécurité permanente, et a commencé à créer avec audace", décrit Guilda Chahverdi, ex-directrice de l'Institut français de Kaboul, à l'origine de la mobilisation pour les artistes.
C'est elle qui avait monté "Kharmora, l'Afghanistan au risque de l'art", exposition inédite qui avait réuni au Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem) des artistes débordant de créativité, malgré la guerre et les attentats.
Mais avec l'arrivée au pouvoir des talibans, qui avaient notamment banni la musique durant leur premier rÚgne, entre 1996 et 2001, la vie des créateurs est devenue impossible. "Il était essentiel de les accueillir, de sauver leur vie, mais aussi de leur donner la possibilité de continuer à créer", souligne Guilda Chahverdi, qui espÚre exfiltrer d'autres artistes menacés.
Visages fermés, Kaveh et Fatemah peinent à trouver les mots pour définir leur état d'esprit. Pour ce couple, qui a fui un jour avant la prise de Kaboul, "la nostalgie" domine. "J'ai dû laisser toutes mes affaires là -bas. Je n'ai pu prendre aucune de mes marionnettes. Une vague de dépression m'a submergée, tout s'est effondré, c'était horrible", résume Fatemah.
- "Toujours triste au fond de moi" -
A ses cĂŽtĂ©s, Kaveh, 40 ans, auteur, scĂ©nariste et metteur en scĂšne hazara, une minoritĂ© persĂ©cutĂ©e, a vĂ©cu son enfance exilĂ© en Iran pour fuir la guerre. Revenu en Afghanistan en 2008, il monte un spectacle avec des toxicomanes en sevrage, Ă©labore des performances urbaines pour rendre hommage aux victimes d'attentats. Aujourd'hui, en France, il regrette d'ĂȘtre redevenu "un simple migrant".
Avec Fatemah, loin de leur atelier face aux montagnes afghanes, ils tentent de démarrer une nouvelle vie à la Villa des auteurs, ancienne bastide destinée à l'accueil d'artistes.
Mi-septembre, ils ont Ă©tĂ© invitĂ©s Ă Charleville-MĂ©ziĂšres (nord), au festival mondial des marionnettes, leur moyen d'expression favori. "Les rues Ă©taient remplies de scĂšnes de théùtre. Toute ma vie j'avais cet espoir de voir un Ă©vĂ©nement comme ça. C'Ă©tait presque jouissif, j'Ă©tais vraiment heureuse, mais toujours trĂšs triste au fond de moi", raconte Fatemah. "Je n'ai pas pu m'empĂȘcher de penser Ă ceux qui sont encore lĂ -bas. Mais, qu'est-ce que je peux faire, Ă part pleurer?"
MenacĂ© pour son art et son engagement militant, Kaveh veut "pouvoir continuer ses activitĂ©s ici, avoir de l'influence sur la nouvelle gĂ©nĂ©ration. Car plus les jeunes seront sensibilisĂ©s Ă l'art, moins les talibans auront de pouvoir sur eux". "Mais en tant qu'artistes Ă©trangers, la sociĂ©tĂ© française est-elle prĂȘte Ă nous accepter?", se demande Fatemah. "Est-ce que la France va nous aider? Pas seulement avec une allocation pour survivre, mais aussi pour nous faire une place dans le domaine artistique?"
Un de ses espoirs? Qu'une exposition mette de nouveau en lumiĂšre l'art contemporain afghan, enrichi de nouvelles dĂ©sillusions et de nouveaux exils, mais aussi de nouveaux rĂȘves.
AFP



