Au Cap, les ambulanciers "prient" avant d'intervenir dans les quartiers chauds

  • PubliĂ© le 6 mai 2025 Ă  13:33
  • ActualisĂ© le 6 mai 2025 Ă  15:26
Un véhicule de police escorte des ambulanciers en intervention au township Philippi, prÚs du Cap, le 15 avril 2025 en Afrique du Sud

Les ambulanciers du Cap, Ă  la pointe sud de l'Afrique, viennent d'embaucher quand l'appel tombe peu aprĂšs 19 heures: un homme a Ă©tĂ© blessĂ© Ă  la tĂȘte avec un tesson de bouteille et saigne abondamment.

Les secouristes sont seulement à quelques minutes mais il faut attendre l'escorte policiÚre. C'est que les Cape Flats, ces quartiers déshérités en partie bùtis sur des marécages en banlieue de la ville touristique et portuaire, ne sont pas franchement fréquentables.

Et la zone de Philippi, oĂč l'homme blessĂ© les attend dans une cabane en tĂŽle ondulĂ©e, figure parmi les plus dangereuses dans cette vaste Ă©tendue oĂč le taux d'homicides et l'activitĂ© des gangs battent tous les records, dans ce pays accablĂ© d'une des plus fortes criminalitĂ©s au monde.

C'est l'une des neuf zones rouges du Cap oĂč les services d'urgence refusent que leurs Ă©quipes mĂ©dicales se dĂ©placent sans renfort de sĂ©curitĂ©.

"Si cela ne tenait qu'Ă  moi, j'irais directement lĂ -bas", souffle l'ambulancier Mawethu Ntintini, 52 ans, qui arpente le trottoir devant le commissariat de Philippi dans son uniforme vert. "Mais on doit attendre les policiers".

Déjà positionnée dans l'ambulance, sa collÚgue Ntombikayisi Joko dit sa peur. Cette maman de 42 ans a été dévalisée il y a quelques années par des hommes armés alors qu'elle attendait des instructions pour une intervention.

"Chaque fois que je sors, je prie", explique-t-elle Ă  l'AFP.

Ils attendent encore 30 minutes et partent pour dix minutes de route, devancés par la patrouille de police.

- Trop tard -

La famille affolée du blessé manifeste son soulagement à l'arrivée de l'ambulance. "Parfois on doit attendre jusqu'au petit matin, parce qu'on n'habite pas au bon endroit", soupire une proche.

Les secouristes s'affairent dans la lumiĂšre bleue des gyrophares. Ses blessures, une entaille profonde sur le bras et une bosse sur la tĂȘte, sont moins graves qu'anticipĂ©.

Transporté vers l'hÎpital, le blessé est pris en charge moins de deux heures aprÚs son appel. Pas si mal.

L'ambulanciĂšre pense souvent Ă  cette femme enceinte qui venait de perdre les eaux.

Ce jour là, la police était débordée. Il avait fallu les attendre plus d'une heure. A l'arrivée, il était trop tard.

"C'était un petit garçon, mignon comme tout. Le cordon ombilical était enroulé autour de son cou", raconte Ntombikayisi Joko. "J'en ai pleuré. Je savais que si j'avais pu arriver plus tÎt, j'aurais aidé ce bébé".

Quatre des cinq zones au plus fort taux de meurtres se situent dans les Cape Flats, dans un pays oĂč 75 personnes sont tuĂ©es chaque jour.

Les ambulanciers ont exigé des escortes de police en 2015, alors qu'ils étaient agressés au moins une fois par semaine.

Les attaques ont culminé en 2017, avec prÚs de 90 agressions recensées, contre 44 en 2023, dernier chiffre disponible.

– Cibles faciles –

Les ambulanciers sont des cibles Ă©videntes pour des agresseurs qui leur dĂ©robent tĂ©lĂ©phones, argent liquide ou matĂ©riel mĂ©dical, note le pasteur Craven Engel, Ă  la tĂȘte d'une organisation de prĂ©vention contre les gangs.

Pour lui cette violence est héritée de l'apartheid, qui a "déraciné" et forcé des populations non-blanches à s'installer dans ces zones inhospitaliÚres, sans accÚs à des services ou à des emplois.

Entre chÎmage élevé et pauvreté endémique, "les ressources sont tellement épuisées que les gens s'en prennent désormais aux +gentils+", explique-t-il dans ses bureaux de Hanover Park, une autre zone rouge.

Les soignants qui s'emploient Ă  sauver des vies connaissent parfois les criminels qui les menacent, souligne l'ambulanciĂšre Inathi Jacob, 32 ans.

"Ça nous met en rage", dit-elle, d'autant que ces agresseurs pourraient aussi, un jour, avoir besoin de leur aide. "Mais on ne les laisse pas nous atteindre au plus profond. Il y a trop de gens qui ont vraiment besoin de nos interventions".

DeuxiÚme appel urgent de la soirée, un homme ùgé, récemment remis d'un AVC, est inconscient. Il n'habite qu'à cinq minutes. Mais il en faut encore 40 pour que l'escorte policiÚre puisse démarrer en trombe, sirÚnes hurlantes, pour devancer l'ambulance dans un dédale de ruelles sombres.

AFP

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