Guerre contre le narcotrafic

Au Mexique, quand des familles disparaissent en cherchant leurs disparus

  • PubliĂ© le 1 mars 2019 Ă  10:34
  • ActualisĂ© le 1 mars 2019 Ă  10:40
Du personnel médico-légal travaille à l'exhumation de restes humains à Huitzuco de los Figueroa, le 21 janvier 2019

Une tige de fer Ă  la main, Maria Herrera, 70 ans, inspecte d'un oeil expert le sol recouvert de feuilles sĂšches d'une colline Ă  Huitzuco, dans le sud du Mexique, avec l'espoir de retrouver les restes de ses quatre enfants disparus.

"Rappelez-vous que les corps libÚrent des gaz et font soulever la terre, puis quand ils se décomposent davantage, on observe un affaissement", explique-t-elle à un groupe d'une centaine de personnes qui l'accompagnent, sous une chaleur accablante, protégés par des policiers fédéraux armés. Dans cet Etat de Guerrero, les violences sont courantes entre factions criminelles pour le contrÎle des routes du narcotrafic, mais certains groupes pratiquent aussi l'extorsion et des enlÚvements.

Maria Herrera, petite femme aux cheveux gris, est l'un des nombreux visages de la quĂȘte obstinĂ©e des disparus mexicains. On en dĂ©nombre plus de 40.000 depuis le lancement en 2006 par l'Etat mexicain d'une offensive contre les cartels qui a abouti Ă  les fragmenter en cellules dĂ©lictueuses, plus petites et plus violentes. Dans cette "guerre contre le narcotrafic", la septuagĂ©naire, comme au moins une vingtaine d'autres familles, a vĂ©cu une tragĂ©die supplĂ©mentaire: en cherchant leurs frĂšres disparus, deux de ses fils ont disparu Ă  leur tour.

Ultime appel

Maria Herrera a eu huit enfants Ă  Pajuacaran, dans l'Etat de Michoacan (ouest), oĂč les seules options pour s'en sortir se limitent bien souvent Ă  l'agriculture ou l'Ă©migration vers les Etats-Unis. Les Herrera ont tentĂ© autre chose: la vente de vaisselle de porte Ă  porte, puis le commerce de l'or.
Dans le cadre de cette activitĂ©, Raul, 19 ans, et Jesus Salvador, 24 ans, se sont rendus dans l'Etat voisin du Guerrero en aoĂ»t 2008, au moment oĂč une rivalitĂ© Ă©clatait entre deux groupes de narcotrafiquants. "Mes frĂšres ignoraient cette information quand ils sont arrivĂ©s", explique Juan Carlos, 41 ans, un autre enfant de Maria.

Ils voyageaient avec cinq autres employĂ©s et transportaient environ 90.000 dollars en or et en espĂšces. Un cartel local les a probablement confondus avec des rivaux et avec l'aide de policiers corrompus les ont fait arrĂȘter puis disparaĂźtre, comme ce fut le cas en 2014 avec 43 Ă©tudiants d'Ayotzinapa. Devant l'absence de rĂ©ponse des autoritĂ©s, la famille a commencĂ© ses propres recherches, avec l'aide d'enquĂȘteurs privĂ©s, sans rĂ©sultat.

Face aux difficultĂ©s financiĂšres, deux autres frĂšres, Luis Armando et Gustavo, ĂągĂ©s de 25 et 27 ans, ont repris le commerce de l'or, tout en espĂ©rant retrouver leurs frĂšres disparus. Peu de temps aprĂšs un ultime appel tĂ©lĂ©phonique Ă  l'Ă©pouse de l'un deux, les deux frĂšres ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par des policiers Ă  Poza Rica, dans l'Etat du Veracruz (est), avant de disparaĂźtre Ă  leur tour le 22 septembre 2010, sans laisser de trace.

Trouver les corps

Maria Herrera a depuis longtemps abandonné l'espoir de retrouver ses quatre fils vivants. Mais elle veut au moins retrouver leurs corps. En 2006, elle a rejoint un groupe cherchant des restes humains dans l'Etat de Veracruz et a depuis appris des techniques utilisées par les médecins légistes. Elle plonge, par exemple, des tiges métalliques dans le sol qu'elle renifle ensuite pour détecter des corps enfouis en décomposition.
Son groupe a retrouvé récemment sept corps lors d'une campagne de recherches de deux semaines. "Chaque fois que nous nous rendons dans un endroit aussi inhospitalier, cela implique de la souffrance. Nous pensons: qui a entendu leurs cris de douleur ? Qui a entendu leurs derniers mots ? Il n'y avait personne, personne pour les écouter", enrage Maria, le visage baigné de larmes.

"Malheureusement, notre territoire est devenu une Ă©norme fosse commune clandestine", a dĂ©plorĂ© rĂ©cemment le ministre-adjoint des Droits de l'Homme, Alejandro Encinas. Selon les autoritĂ©s, il y a sans doute plus d'un millier de fosses communes au Mexique. A cela s'ajoute 26.000 corps non identifiĂ©s. Le nouveau gouvernement mexicain a annoncĂ© la mise en oeuvre d'un programme pour rechercher ces dizaines de milliers de disparus, et va crĂ©er un nouvel institut de mĂ©decine lĂ©gale dotĂ© d'un budget de 20 millions de dollars. Chercher ses disparus reste une activitĂ© risquĂ©e. Il y a six mois, la liste tragique de la famille Herrera a failli s'allonger lorsqu'un individu a tentĂ© d'attaquer Juan Carlos, au moment oĂč il organisait une autre brigade de recherche. Mais il a rĂ©ussi Ă  s'enfuir de justesse. "Nous continuerons de chercher", prĂ©vient Maria Herrera. "Mais de grĂące, qu'ils identifient les corps dĂ©jĂ  retrouvĂ©s" dans le pays.

AFP

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