Sous un ciel bas et brumeux, Malik Hussain Khan charge dĂ©licatement ses ruches dans un camion: au Pakistan, oĂč la pluie se fait rare, les apiculteurs voyagent dĂ©sormais des centaines de kilomĂštres pour trouver les fleurs qui feront le miel de leurs abeilles.
"On dĂ©place nos ruches lĂ oĂč la mĂ©tĂ©o permet aux fleurs de s'Ă©panouir", explique Ă l'AFP l'homme originaire du Pendjab frontalier de l'Inde et qui s'apprĂȘte Ă rallier le Cachemire, Ă 500 km au nord.
Autour de lui, les orangeraies sont déjà dégarnies: cette année, les fleurs sont arrivées plusieurs semaines en retard et toutes ont fané en quelques jours.
Au Pakistan, traditionnellement, les apiculteurs pendjabis quittent leur province au climat tempéré pour passer l'été au Khyber-Pakhtunkhwa, de l'autre cÎté du pays, prÚs de l'Afghanistan.
Mais ils sont dĂ©sormais forcĂ©s de se dĂ©placer plus souvent pour Ă©viter records mondiaux de pollution et Ă©pisodes mĂ©tĂ©o de plus en plus extrĂȘmes, froids ou chauds, dans l'un des pays les plus vulnĂ©rables au changement climatique.
Cette annĂ©e, au Pendjab, ils ont dĂ» affronter un Ă©pais brouillard de pollution, le smog qui empĂȘche les abeilles de localiser les fleurs. Et une baisse de la pluviomĂ©trie de 42% qui fait redouter la sĂ©cheresse aux cultivateurs.
- Smog meurtrier -
"Quasiment la moitiĂ© de mes abeilles sont mortes quand le smog et le brouillard sont arrivĂ©s cet hiver parce qu'elles ne pouvaient plus voler", raconte M. Khan, qui n'est pas restĂ© au mĂȘme endroit plus de quelques semaines d'affilĂ©e pendant la floraison, qui se terminera en mars.
La production des 27.000 apiculteurs pakistanais a longtemps fait la fierté du pays en pots de miel, ingrédient pour la médecine traditionnelle ou transformée en sucreries et offerte pour les grandes occasions.
Mais elle a chuté de 15% depuis 2022, selon l'Institut de la recherche sur le miel.
"La pluie et la grĂȘle abĂźment les fleurs et, avant cela, leur dĂ©veloppement peut ĂȘtre arrĂȘtĂ© en hiver par des pluies imprĂ©visibles et des tempĂ©ratures plus Ă©levĂ©es que les normales", explique Muhammad Khalid, chercheur de cet institut public.
"Quand les fleurs disparaissent, le nombre d'abeilles diminue car elles ne trouvent plus de nectar et tout cela fait baisser la production du miel", poursuit-il.
Partout sur le globe, les abeilles sont menacées par le changement climatique, l'usage intensif des pesticides et la surexploitation des terres.
Sans ces pollinisateurs, c'est la sécurité alimentaire qui est menacée, prévient l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), car un tiers de la production mondiale de nourriture dépend d'eux.
Avec des floraisons raccourcies, le Pakistan a perdu la moitié de ses 22 variétés de miel. Quant à ses quatre espÚces d'abeilles, trois sont désormais en danger.
- Défi -
"Les endroits oĂč l'on trouvait de la verdure il y a 30 ans n'existent plus", se lamente Sherzaman Momaan, 52 ans, qui lui aussi dit devoir dĂ©placer ses ruches "beaucoup plus qu'avant" Ă cause de la dĂ©forestation.
Surtout, il a dû quasiment repartir de zéro en 2010, lorsque des pluies de mousson ont submergé prÚs d'un cinquiÚme du pays et fait 2.000 morts.
Depuis 30 ans, Youssef Khan et son frÚre produisaient leur miel en se déplaçant d'Islamabad vers des régions proches dans le Pendjab.
"Maintenant, on doit aller jusque dans le Sindh", la province cÎtiÚre à un millier de kilomÚtres plus au sud, "pour trouver des températures plus chaudes et échapper à la rudesse de l'hiver", dit-il, en couvant du regard ses ruches.
Mais chaque déplacement est un défi: "s'il fait trop chaud ou si la distance est trop grande, des abeilles peuvent mourir, ça m'est déjà arrivé", raconte M. Khan.
En plus, il faut trouver des aliments artificiels pour nourrir les abeilles en transhumance et veiller à les maintenir à température en couvrant les ruches de tissus épais contre le froid ou de fins filets si le thermomÚtre grimpe.
- Ruches climatisées -
A cela s'ajoutent le coût de l'essence qui a augmenté de plus de 55% depuis 2022 quand le pays a frÎlé le défaut de paiement et fortement réduit les subventions sur le carburant --et les ennuis avec des agriculteurs furieux de voir débarquer des ruches dans leurs champs.
Sur un terrain pelé au Khyber Pakhtunkhwa, Goul Badchah regarde ses abeilles revenir à la ruche sans avoir trouvé aucune fleur à butiner.
"Elles se battent et se tuent entre elles si la météo ne leur convient pas", dit celui qui a aussi perdu tous ses essaims en 2010 puis en 2022, lors d'inondations encore plus importantes.
Mais lui ne fait plus de voyages. "Il n'y nulle part oĂč aller", assĂšne-t-il.
Et les problĂšmes ne s'arrĂȘteront pas avec la fin de la floraison, anticipe Abdullah Chaudry.
En s'inspirant de ses collÚgues turcs ou australiens, cet apiculteur a introduit au Pakistan des ruches avec ventilation intégrée.
Avec ses ruches Ă 30 dollars --deux fois plus que les ruches traditionnelles-- il promet 10% de production en plus.
"En innovant avec des ruches et des trajectoires de migrations différentes, nous allons continuer à nous adapter et à découvrir de nouvelles façon de préserver ce secteur", veut-il croire.
"La lutte continue".
AFP






