Turquie

De l'huile, du cuir et du coeur: la lutte ancestrale des "pehlivans" turcs

  • PubliĂ© le 14 juillet 2024 Ă  10:46
  • ActualisĂ© le 14 juillet 2024 Ă  12:13
Le lutteur Hamza Özkaradeniz (d) affronte un concurrent lors du championnat annuel Kirkpinar à Edirne, dans le nord-ouest de la Turquie, le 6 juillet 2024

Le torse lustré, sanglés dans une culotte de peau, les "pehlivans" (lutteurs) entrent dans l'arÚne sous un soleil de plomb et les vivats des gradins en se frappant les cuisses à l'énoncé de leur nom. Tous les débuts juillet, le "Kirkpinar" (tournoi) d'Edirne, dans le nord-ouest de la Turquie, perpétue la lutte ancestrale des pehlivans dans le pur respect des traditions ottomanes qui imposent un corps puissant, massif et agile à la fois. Et frotté à l'huile d'olive malgré son prix prohibitif.

Capitale de l'empire ottoman jusqu'Ă  la conquĂȘte de Constantinople, Edirne organise depuis 1357 ce prestigieux tournoi, classĂ© au patrimoine culturel de l'Unesco.

"C'est nos Jeux olympiques, le terrain de nos ancĂȘtres", remarque Murat Kalender, qui s'apprĂȘte Ă  27 ans Ă  rejoindre le terrain pour la sixiĂšme annĂ©e consĂ©cutive.

Le corps affûté, abdos et biceps ciselés, le lutteur s'échauffe à l'ombre de son van. "Nos aßnés ont combattu ici, perpétuer leur héritage ne se fait pas sans sacrifice".

L'épreuve commence avec le passage du pantalon des pehlivans, 10 kilos de peau de buffle, surpiqué et clouté, déjà huilé, noué par une corde mais dépourvu de braguette: il faut s'y glisser nu, au prix de contorsions épuisantes sous le soleil déjà brûlant.

"Une ceinture offrirait une prise Ă  l'adversaire", justifie Melih ÖztĂŒrk, 18 ans, visage d'ange et taille enrobĂ©e, qui noue soigneusement des bandelettes autour de ses genoux avant de les enserrer dans les plis de son pantalon relevĂ©.

- Pas d'accroche -

Ajusté, lisse et luisant: le but est de terrasser son adversaire en jouant de sa force, de son poids et en lui offrant le moins d'accroche possible.

Front contre front, la main sur la tĂȘte de son vis-Ă -vis pour le repousser, puis sur son cou pour l'obliger Ă  ployer jusqu'Ă  le jeter sur le dos et l'y maintenir, plaquĂ© dans l'herbe.

Chaque couple est surveillĂ© par un arbitre en sarouel bleu et or, une sĂ©rie de petits linges blancs glissĂ©s Ă  la ceinture qu'il tend aux concurrents, Ă  la demande. De mĂȘme chaque concurrent peut rĂ©clamer un supplĂ©ment d'huile, Ă©lĂ©ment essentiel et rituel de l'affrontement.

La lutte est éreintante, l'huile poisse les yeux, la peau rougit sous les empoignades. "Un beau combat, c'est deux adversaires qui se donnent jusqu'au bout.

C'est émouvant", commente Hakan Orhan, l'un des 120 arbitres appelés pour le tournoi, ancien lutteur reconverti "pour ne pas rompre avec ce sport" auquel il entraßne désormais son fils.

Selon lui, "j'interviens en cas de position irréguliÚre, ou quand les lutteurs deviennent incontrÎlables et violents, parce qu'ils sont bloqués" - et désespérés d'en finir. Cas rares, convient l'arbitre, car le "respect mutuel" prime.

Le vainqueur prend d'ailleurs la peine de féliciter son adversaire, lui baisant la main s'il est plus ùgé, par respect.

Dans la catégorie supérieure (il y en a 14), les "baspehlivan", athlÚtes de pointe, vivent de leur art et s'entraßnent dur toute l'année pour combattre à Edirne.

"Tout le monde veut ĂȘtre champion ici, c'est le point de convergence de tous les lutteurs", confirme Hamza Özkaradeniz, baspehlivan de 32 ans - dont 20 de combat.

- Ceinture d'or -

"Pour moi c'est la premiĂšre fois ici. Mais nous rĂȘvons tous de la ceinture d'or", la rĂ©compense suprĂȘme du Kirkpinar (1,5 kilo de mĂ©tal jaune) qui s'accompagne d'une prime de 550.000 livres turques, soit 15.500 euros, plus de 30 fois le salaire minimum.

Le vainqueur, Yusuf Can Zeybek, l'a emporté en 52 minutes, pour la deuxiÚme année consécutive.

Encore une et il accĂšdera Ă  l'Ă©ternitĂ©: celui qui remporte le Kirkpinar trois fois d'affilĂ©e gagne le droit de conserver la ceinture d'or Ă  vie. Le dernier Ă  y ĂȘtre parvenu remonte Ă  1997.

"C'est beaucoup d'efforts, trĂšs intenses, trĂšs longs pour arriver ici", reprend Hamza Özkaradeniz, en regrettant cette annĂ©e l'introduction de qualifications pour limiter le nombre de concurrents : "Je vais disputer mon sixiĂšme combat en deux jours, au moins trois de plus que mes adversaires". "C'est comme ça", enchaĂźne-t-il bravement. Un pehlivan ne se plaint pas.

Les vaincus quittent toutefois l'herbe du tournoi les larmes aux yeux, dents serrées pour courir à leur tente.

De l'une d'elles percent des cris de rage entrecoupés de sanglots. Une peine inconsolable qui laisse l'entourage pantois et impuissant, les yeux rougis.

AFP

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