"La question des migrants, ici, on la vit ; les politiques ? ils la survolent", lĂąche le maire de Bonnelles. Cette ville, pionniĂšre depuis trois ans en France dans l'accueil de migrants fuyant la guerre ou la misĂšre, a trouvĂ© un Ă©quilibre dĂ©licat avec sa population. Avec ses champs de blĂ© mĂ»r ondoyant sous la brise de juillet, son Ă©glise au toit d'ardoise, ses pavillons coquets et ses agrĂ©ables forĂȘts, Bonnelles, 2 000 habitants, est une carte postale de la commune française, Ă une cinquantaine de kilomĂštres de Paris. En septembre 2015, elle est la premiĂšre ville choisie par l'Etat pour accueillir dans l'urgence 78 rĂ©fugiĂ©s syriens et irakiens, au monastĂšre des Orantes, austĂšre bĂątiment datant de 50 ans.
Les autorités locales étaient prévenues d'un accueil possible de migrants mais "on a su leur arrivée la veille pour le lendemain ; l'inquiétude était grande alors que les télés diffusaient les affrontements entre réfugiés et policiers à la frontiÚre hongroise", se souvient Guy Poupart, 64 ans, maire de Bonnelles depuis 1995.
Les Bonnellois, eux, l'apprennent le jour mĂȘme par les mĂ©dias... Mais passĂ© le choc, la ville n'a jamais cessĂ© d'accueillir. Le maire et Isabelle Maurette, Ă©nergique directrice de ce centre d'hĂ©bergement d'urgence pour migrants (CHUM), ont privilĂ©giĂ© la communication avec les habitants plutĂŽt qu'un silence anxiogĂšne.
- Ni diabolisation, ni angélisme -
L'arrivĂ©e massive de migrants depuis 2015 a entraĂźnĂ© d'importantes fractures politiques en Europe oĂč une partie des populations s'opposent Ă ces flux.
Géré par l'association Habitat et Humanisme, le CHUM de Bonnelles a accueilli 550 migrants (uniquement des hommes) depuis trois ans. Cela n'a pas bouleversé le cadre de vie privilégié de la ville, à en croire les Bonnellois interrogés par l'AFP. Des dizaines d'habitants se sont investis dans du bénévolat. Une majorité de la population s'est, elle, cantonnée à une neutralité vis-à -vis de ces migrants qui n'ont pas vocation à rester définitivement à Bonnelles.
"Jean cher...che des g...ens...": "oh là là , il faut recommencer"!, s'exclame, un sourire contagieux fendant son visage, Adonay Fishaye, 25 ans, qui a fui à 16 ans le service militaire (d'une durée indéterminée et qui s'apparente souvent à du travail forcé) en Erythrée, l'un des pays les plus répressifs au monde.
"En français, au début, il faut faire plein de grimaces", lui réplique Elisabeth Bernard, Bonnelloise depuis 28 ans, provoquant les rires du demandeur d'asile. Dans une salle aux meubles dépareillés, décorée de cartes d'Afghanistan et de la Corne de l'Afrique, cette ex-enseignante de 55 ans au regard pétillant donne bénévolement des cours de français depuis deux ans et demi.
"En Erythrée, il y a des citrons jaunes ou verts?", lance-t-elle à Adonay, qui se débrouille en anglais, en français et en hébreu, aprÚs une errance à travers l'Ethiopie, le Soudan, Israël, la Libye, l'Italie, l'Allemagne et la rue à Paris...
"Les gens de Bonnelles sont trÚs respectueux et ils nous aident", lùche le jeune, trÚs assidu aux cours de français d'Elisabeth.
Ces cours sont un sésame pour le parcours administratif de ces jeunes, leur éventuelle intégration et pour la cohabitation au quotidien dans Bonnelles. "Ils disent toujours bonjour", "ils engagent la conversation", relÚvent les habitants.
Environ 90 hommes - de 14 nationalités, moyenne d'ùge 27 ans - logent actuellement dans le centre. AprÚs un parcours jalonné de violences, ils y passent environ 148 jours, un répit au milieu des bois et du chant des merles dans l'attente de se soigner, d'entamer les démarches d'asile, etc...
Les conditions sont sommaires : la plupart dorment dans des ex-cellules de moine de 8 mÚtres carrés dans un bùtiment vieillissant et une localité isolée. Ils doivent respecter un rÚglement intérieur strict.
"On n'a pas diabolisĂ© les rĂ©fugiĂ©s; ce sont des ĂȘtres humains qui ont pour certains fui leur pays pour sauver leur vie ou ont perdu des proches. Mais on n'a pas fait de parti pris non plus, on n'a pas Ă©tĂ© des doux rĂȘveurs", lance M. Poupart.
Et cela paye : en trois ans, seuls deux jeunes ont été renvoyés du centre pour problÚmes de comportement lors d'un incident sur un parking, alors que certains crimes et délits imputables à des migrants ailleurs en Europe ont parfois alimenté un sentiment anti-migrants sur le continent.
"On a tout fait pour les intégrer à la vie de la commune", aux évÚnements sportifs ou culturels, poursuit le maire, qui a encouragé les habitants qui "doutaient" à rencontrer les migrants au centre.
- Baisse de subventions -
Cette aide locale, Adam, Tchadien qui a fui les persécutions dans son pays et a survécu à l'enfer des tortures en Libye, en a bénéficié. Depuis plus d'un an et demi, il travaille comme mécanicien dans une entreprise de Bonnelles, à l'initiative du patron.
Le buraliste confie vendre souvent des cigarettes aux migrants, le supermarché des recharges de téléphone, et de jeunes Bonnellois se sont organisés pour jouer au football à l'année avec des migrants.
"Rien n'a changé, on ne voit pas beaucoup de réfugiés", constate Sophie Derouin, gérante d'un salon de coiffure. "J'ai revisité mon anglais avec des Afghans qui me montrent sur leurs téléphones les coupes qu'ils veulent...".
Ce climat apaisĂ© n'empĂȘche pas certains habitants de trouver que la France a accueilli "assez" de migrants. "Ca suffit", dit Isabelle Bobinet, coiffeuse: "on a assez de problĂšmes avec nos SDF (sans domicile fixe)" et le chĂŽmage des jeunes.
"Ca coûte trop d'argent à la France et on nous taxe déjà beaucoup...", estime Patrick Cassert, dans son café-bar-tabac.
PrĂšs du stade oĂč se dispute un match entre migrants, Julie Heurtault, 20 ans, papote avec une amie. Elle ne se voit pas en "concurrence" avec ces jeunes dont beaucoup sont des migrants Ă©conomiques. "Si ils ont besoin d'aide, il faut les aider".
De retour au CHUM, Mme Maurette s'attÚle à régler des urgences: l'arrivée de migrants africains épuisés, trouver une prothÚse de jambe de rechange pour un Afghan, réparer la chambre froide.
Surtout, elle "appréhende vraiment" la décision de l'Etat - dans le cadre d'une politique d'harmonisation des centres en France - de baisser à partir de 2019 de 40% la subvention allouée à son centre...
"Quand j'entends les responsables politiques dans les mĂ©dias, ils n'Ă©voquent que l'aspect international de l'immigration, et trĂšs rarement les conditions d'accueil sur le terrain", regrette M. Poupart. "Aucun grand Ă©lu ne prend le risque de dire que si l'accueil se passe bien, si le parcours du migrant est bien encadrĂ©, le rĂ©sultat peut ĂȘtre positif".
 - © 2018 AFP



Comme (trop) souvent, il y a une confusion autour des mots "migrants" et "réfugiés".
"Réfugié" = demandeur d'asile ayant vu sa demande acceptée par l'OFPRA.
"Migrant" = étranger venu en France sans passer par la procédure habituelle (demande de visa à un consulat français à l'étranger). Ca regroupe des demandeurs d'asile légitimes, et des immigrés illégaux.
Une phrase de l'article peut interpeler : " Elle ne se voit pas en "concurrence" avec ces jeunes dont beaucoup sont des migrants économiques".
Un migrant Ă©conomique est un Ă©tranger venu en France pour travailler, mais sans ĂȘtre passĂ© par la procĂ©dure habituelle (visa long sĂ©jour donnant droit Ă titre de sĂ©jour + autorisation de travail aprĂšs avis du ministĂšre du travail). Normalement, il doit ĂȘtre reconduit Ă la frontiĂšre.
Fut un temps, les réfugiés n'avaient pas le droit d'occuper un emploi en France, mais depuis la loi a changé. Ils peuvent travailler si le marché du travail ne leur est pas opposable, car il y a priorité nationale et ce depuis longtemps déjà .
Dans l'article : "Adam, Tchadien qui a fui les persécutions dans son pays et a survécu à l'enfer des tortures en Libye, en a bénéficié. Depuis plus d'un an et demi, il travaille comme mécanicien dans une entreprise de Bonnelles, à l'initiative du patron".
On peut imaginer qu'à l'époque de la demande, le patron ne trouvait pas de mécanicien français. Le problÚme, c'est que si demain un jeune mécanicien français fraßchement diplÎmé arrive sur le marché du travail et qu'il s'aperçoit qu'un poste de mécano est occupé par un réfugié, vous savez vers quel genre de parti politique il va se tourner.