A ciel ouvert

Des toilettes en milieu rural, combat ultime des femmes au Pakistan

  • PubliĂ© le 24 novembre 2018 Ă  12:56
  • ActualisĂ© le 24 novembre 2018 Ă  13:27
Photo prise le 15 novembre 2018 montrant un adolescent pakistanais sortant d'un champ oĂč il a fait ses besoins.

Ayeesha Siddiqua, la soixantaine, ne connaßt pas son ùge, elle n'a presque jamais quitté son hameau, mais elle se souvient d'une chose : ses "combats fréquents" avec les hommes de sa famille pour avoir accÚs à des toilettes, dans un Pakistan rural et patriarcal.

"Je leur disais : +vous pouvez aller oĂč vous voulez, mais moi, mes mouvements sont restreints !+", raconte-t-elle Ă  l'AFP depuis Basti Ameerwala, petit village agricole du Pendjab (Est), oĂč l'on se soulage Ă  ciel ouvert depuis des gĂ©nĂ©rations.

A ses cÎtés, deux femmes, dont une de ses brus, acquiescent vivement. Car l'absence de toilettes impacte fortement leur quotidien dans les trÚs conservatrices campagnes pakistanaises. Si les hommes ont toute latitude pour faire leurs besoins, leurs épouses et filles sont forcées de se cacher.
Elles sont donc contraintes de se retenir toute la journée, malgré une activité physique intense aux champs. Et d'attendre la nuit pour ressortir à plusieurs, par crainte "des serpents, des chiens" et surtout "des hommes", qui pourraient "les voir" ou les agresser, soupire sa belle-fille, Tahira Bibi.
"Moi, je limitais ma consommation d'eau et je mangeais moins pour éviter d'y aller quand il fait jour", raconte cette trentenaire, le visage dissimulé derriÚre un voile marron. Un stratagÚme employé par toutes les autres paysannes interrogées par l'AFP.

Eau polluée

Depuis un mois et demi, Tahira Bibi n'a toutefois plus Ă  patienter. Un petit cabanon en briques rouges, abritant des toilettes turques vert pastel, trĂŽne devant sa maison.
Le dĂ©clic est venu d'une ONG pakistanaise, le Lodhran pilot project (LPP), dont une Ă©quipe s'est aventurĂ©e dans ce hameau reculĂ© pour y prĂȘcher l'hygiĂšne.
Les hommes du village, souvent illettrés, ont d'abord expliqué "n'avoir jamais pensé à la question" des toilettes, narre Altaf Hussain, chargé de programme pour LPP. "Ils mentent sûrement", explique-t-il, car reconnaßtre que l'absence de latrines constitue un problÚme "exposerait leurs propres faiblesses" vis-à-vis de leurs femmes.
A cela s'ajoute un problÚme culturel. "Les gens voient la défécation en plein air comme une routine, et de l'engrais pour leur terres, remarque M. Hussain. Ils ne sont pas conscients des conséquences."

D'aprĂšs l'Unicef, 22 millions de Pakistanais se soulagent dans la nature, notamment en milieu rural, oĂč 48% de la population seulement a accĂšs Ă  des toilettes, contre 72% en ville.
Le gouvernement évalue de son cÎté leur nombre à 35% de la population, soit 72 des 207 millions d'habitants du pays.
Or 53.000 enfants décÚdent chaque année de diarrhée au Pakistan aprÚs avoir consommé de l'eau polluée, notamment par des excréments, selon des données onusiennes. Typhoïde, choléra, dysenterie et hépatite sont fréquents.
Ceux qui n'en meurent pas "tendent à voir réduites les capacités de leur organisme à absorber les nutriments", ce qui peut occasionner "des retards de croissance", dont souffrent 44% d'entre eux, observe Kitka Goyol, un expert en hygiÚne de l'Unicef.
Tahira Bibi reconnaĂźt ainsi avoir perdu l'un de ses quatre enfants, dĂ©cĂ©dĂ© aprĂšs "des maux de ventre". Un autre s'est retrouvĂ© "dans un Ă©tat critique" avec les mĂȘmes symptĂŽmes. "Nous pensions que c'Ă©tait la volontĂ© de Dieu", dit-elle sobrement.

Fier de ses toilettes

Face à un fléau qui coûte chaque année 2,2 milliards d'euros au Pakistan, presque 4% de son PIB, selon l'Unicef, le Premier ministre Imran Khan a promis d'"éradiquer le déficit de toilettes dans le pays d'ici 2023". Son ministre du Changement climatique, Malik Amin Aslam, en charge des questions sanitaires, veut impulser "un changement de comportement" des masses, affirme-t-il à l'AFP.
"Le Pakistan propre et vert", un programme à visées tant sociétales qu'environnementales, est actuellement en discussion, ajoute le ministre, sans mentionner d'objectifs chiffrés.
Les mentalitĂ©s semblent progressivement Ă©voluer Ă  Basti Ameerwala, oĂč 15 des 60 soixante foyers sont dĂ©sormais dotĂ©s de latrines, selon LPP. Dans le hameau voisin de Chah Jamalianwala, 35 des 60 maisons en disposent Ă©galement.
Mohammad Nasir, homme frĂȘle de 45 ans, est l'un des derniers Ă  avoir franchi le pas, convaincu par le mĂ©decin de sa femme. Son petit terrain est enfin Ă©quipĂ© de cabinets sans toit, aprĂšs 28 ans passĂ©s Ă  se soulager dans les champs voisins.

La construction lui a coûté 15.000 roupies (100 euros), soit un mois de revenus. Mais lui qui avait avant cela acheté une antenne parabolique, une télévision et un panneau solaire pour faire fonctionner le tout, ne cache pas sa "fierté" d'avoir enfin ses propres latrines.

La Journée mondiale des toilettes a été célébrée cette semaine. Selon l'Unicef, prÚs de 900 millions de personnes n'ont d'autre choix que de faire leurs besoins en plein air.

AFP

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