Au grand galop

En Afghanistan, le sacre des champions du bouzkachi sous le regard approbateur des talibans

  • PubliĂ© le 12 mars 2022 Ă  02:57
Des cavaliers des équipes de Kandahar (en noir) et Kunduz s'affrontent lors du championnat de bouzkachi à Kaboul, le 6 mars 2022

"Kandahaaaaar...": le speaker du stade s'Ă©poumone soudain quand le cavalier de l'Ă©quipe de bouzkachi de la province du sud de l'Afghanistan sort de la mĂȘlĂ©e et file au grand galop vers le cercle victorieux y dĂ©poser le trophĂ©e.

La pluie, la boue ou le froid humide n'ont pas gĂȘnĂ© l'Ă©quipe de Kandahar, pour battre Kunduz (nord) Ă  Kaboul dimanche, et remporter le titre de championne d'Afghanistan de ce jeu traditionnel.

La partie s'est déroulée sous bonne garde de combattants talibans armés, six mois aprÚs la prise du pouvoir par les islamistes fondamentalistes.

Banni sous le premier rĂšgne des talibans (1996-2001), qui le considĂ©raient comme "immoral", le bouzkachi est dĂ©sormais autorisĂ©, et mĂȘme promu par les nouveaux maĂźtres du pays. "Tout sport non interdit par la charia ou le gouvernement afghan sera autorisĂ© et soutenu", a dĂ©clarĂ© Ă  l'AFP Ahmadullah Wasiq, responsable taliban et directeur de la tĂ©lĂ©vision nationale afghane.

"Le gouvernement a permis l'indépendance de l'administration olympique, et, avec le bouzkachi, nous avons le football, la lutte et d'autres sports, tous soutenus par le gouvernement", a-t-il assuré.

Jeu violent et spectaculaire, encore symbole de l'identité afghane, le bouzkachi, dont le nom signifie en persan "traßner la chÚvre", est joué depuis des siÚcles en Asie centrale, avec de légÚres variations selon les pays.

MĂȘlant force, bravoure et vitesse, il consiste Ă  s'emparer d'une lourde carcasse de chĂšvre ou de veau, et Ă  cavaler avec autour du terrain pour la dĂ©poser dans le "cercle de justice" tracĂ© Ă  la chaux. En compĂ©tition officielle, la bĂȘte est remplacĂ©e par un sac lestĂ© en cuir de 30 kg, avec quatre bouts de corde tressĂ©e Ă  chaque coin.

Deux équipes de six "tchopendoz" (cavaliers) s'affrontent deux foix 30 minutes, avec une mi-temps d'un quart d'heure. Chacune dispose au total de 12 chevaux et autant de cavaliers. Remplacer l'un comme l'autre est autorisé autant que souhaité.

Dimanche matin, dans l'enceinte aux hauts murs oĂč flottaient des drapeaux blancs des talibans, aprĂšs fouille et contrĂŽles des sacs, environ un millier de spectateurs ont investi les tribunes officielles - pleines et abritĂ©es de la pluie-, et les gradins sommaires et clairsemĂ©s.

- Nez cassé -

Pour les faire patienter, des hauts-parleurs ont diffusé des chants religieux. Loin du récit épique de l'écrivain Joseph Kessel dans son livre "Les Cavaliers", publié en 1967, la finale du championnat de bouzkachi, version 2022, a presque adopté les codes des compétitions modernes.

De grands panneaux publicitaires dĂ©corent le stade, les cavaliers portent les mĂȘmes tenues - chaque Ă©quipe a sa couleur -, avec des numĂ©ros et mĂȘme des Ă©cussons publicitaires. Et le match est retransmis en direct Ă  la tĂ©lĂ©vision.

Au coup d'envoi, chevaux et cavaliers s'Ă©lancent avec fureur vers le centre du terrain boueux oĂč gĂźt le trophĂ©e convoitĂ©.
Naseaux fumant, les Ă©talons puissants et nerveux se frottent violemment les uns contre les autres, se cabrent et projettent leurs sabots dans la mĂȘlĂ©e. Les cravaches claquent sur les flancs des bĂȘtes, voire sur des concurrents.

Parfois, un cheval et son binĂŽme chutent et les coups de sabots blessent. Un cavalier de Kunduz y a cassĂ© son nez. Il a continuĂ© avec un pansement, le visage tumĂ©fiĂ©, et la mĂȘme rage de vaincre.

Et puis tout à coup, l'un des cavaliers, quasiment allongé à la verticale le long de sa monture, retenu seulement par une jambe, parvient à saisir un bout de corde de la fausse carcasse, puis à s'extraire de la bagarre.

A bride abattue, poursuivi en vain par la meute, il file à l'autre bout du terrain et déposer le trophée au milieu du cercle, sous les vivats des supporteurs. "Kandahaaaaar", crie le speaker: la province l'a emporté 2-0. "Ca a été trÚs difficile. Je suis tombé deux ou trois fois. Mais notre équipe a été trÚs forte, je suis trÚs heureux", a déclaré le cavalier Abdul Sami.

"Hélas, le bouzkachi n'était pas autorisé avant (sous l'ancien régime des fondamentalistes) et il était seulement pratiqué dans les provinces non contrÎlées par les talibans", a expliqué le propriétaire de l'équipe gagnante, Qais Hassan. "Heureusement aujourd'hui, non seulement on le pratique partout dans le pays, mais le gouvernement (...) organise la compétition", s'est-il réjoui.

AFP

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1 Commentaires
Dom
Dom
4 ans

A lire sur le sujet, un magnifique ouvrage de Joseph Kessel : les cavaliers.