A Doha, oĂč ils nĂ©gocient avec le gouvernement afghan un accord de paix, les talibans se disent prĂȘts Ă garantir les droits des femmes. Mais en Afghanistan, les ONG constatent au contraire ces derniers mois qu'ils ont durci leur position.
Les insurgés ont rendu l'accÚs aux territoires qu'ils contrÎlent plus difficile, ordonné la fermeture de programmes promouvant l'autonomie des femmes et interdit par endroits aux ONG d'employer du personnel féminin, ont indiqué plusieurs de ces organisations. Les talibans "donnent l'impression d'avoir changé et c'est un exemple vraiment concret que ce n'est pas le cas", déplore un responsable afghan d'une grande organisation internationale.
L'AFP a parlé à des représentants d'une dizaine d'ONG, qui ont tous requis l'anonymat par peur de représailles. Tous décrivent une détérioration de la situation, depuis la signature à Doha en février 2020 de l'accord entre Washington et les talibans sur le retrait total des forces américaines d'ici mai, et plus encore ces derniers mois.
Les talibans espÚrent revenir au pouvoir et instaurer un régime fondé sur la loi islamique, encadrant les droits des femmes. "L'Islam a offert aux femmes tous les droits basiques comme l'éducation, le travail, la possession, le commerce", assurait en décembre devant un centre de recherche qatari le mollah Abdul Ghani Baradar, leur co-fondateur.
Mais la communauté internationale se rappelle que quand ils étaient au pouvoir, entre 1996 et 2001, les femmes ne pouvaient ni travailler, ni étudier, et celles accusées d'adultÚre étaient lapidées. Elle a donc fait du respect des droits des femmes un élément clé des négociations inter-afghanes, qui ont débuté en septembre au Qatar mais sont aujourd'hui au point mort.
Une lettre, datant de novembre, de la commission talibane dédiée aux organisations humanitaires, dont l'AFP a obtenu copie, tend à montrer que les talibans manient le double langage. "Les ONG qui sortent les femmes de leur maison au nom de l'indépendance économique, de l'éducation ou du sport (...) ne sont en aucun cas acceptables", y est-il écrit.
- "Comme une gifle" -
Ce ton a dĂ©stabilisĂ© les ONG, qui avaient graduellement trouvĂ© un modus vivendi avec les talibans leur permettant d'aider dans certains endroits les femmes, parfois mĂȘme avec des projets Ă©ducatifs. "C'est comme une gifle de lire ça", rĂ©agit une employĂ©e d'une organisation Ă©trangĂšre venant en aide aux communautĂ©s isolĂ©es.
Si la pression contre ce type d'activitĂ©s n'a "rien de nouveau", observe un haut responsable humanitaire, le changement tient au fait que cela devient "bien plus officiel et rĂ©pandu". Dans cette lettre, la commission se dit prĂȘte Ă "prendre les mesures nĂ©cessaires" Ă l'encontre des ONG qui contreviendraient Ă ses consignes.
Le message a été bien reçu et plusieurs travailleurs humanitaires ont déclaré avoir été contraints d'abandonner des programmes dans certaines zones. "Quand tu reçois une lettre des talibans, ce ne sont pas des rigolos du tout, il faut l'appliquer", assure un haut responsable d'une autre organisation étrangÚre.
ParallÚlement, les talibans ont bloqué l'accÚs de certaines zones au personnel féminin des ONG. Selon deux organisations, les insurgés ont dit avoir reçu ces ordres de leur bureau politique au Qatar.
"Nous avons tout fait pour les convaincre, mais ils ont dit non", précise un responsable humanitaire ?uvrant dans le nord du pays. Sans personnel féminin, les ONG ne peuvent plus travailler avec les femmes, car les talibans refusent qu'elles soient vues par des hommes n'étant pas membres de leur famille. Une employée d'une autre organisation internationale regrette ainsi de n'avoir pu "atteindre que les hommes" dans des zones talibanes au nord.
- "Des mots sensibles" -
Son ONG a dĂ» se rĂ©soudre, pour un nouveau projet, Ă ne pas recruter de femmes, car "il n'y a aucun intĂ©rĂȘt Ă engager quelqu'un pour rester assis au bureau". Si l'accĂšs des humanitaires aux femmes n'a jamais officiellement Ă©tĂ© autorisĂ© par les talibans, il se discutait jusqu'ici Ă l'Ă©chelon local entre les communautĂ©s et les chefs insurgĂ©s du coin.
Dans les zones oĂč les talibans sont plus flexibles, les employĂ©es afghanes des ONG doivent porter la burqa et ĂȘtre accompagnĂ©es d'un "mahram", un chaperon masculin de leur famille. Pour elles, la pression est constante. "Nous n'utilisons pas les termes +droits humains+ ou +droits des femmes+, car ce sont des mots sensibles", raconte une jeune femme qui se dit terrifiĂ©e Ă chaque fois qu'elle se rend en territoire taliban. "Je peux voir (la peur) sur le visage de toutes mes collĂšgues", ajoute une autre salariĂ©e afghane d'une organisation internationale.
D'autres projets humanitaires ont rĂ©cemment dĂ» ĂȘtre annulĂ©s, les talibans ayant multipliĂ© les tracasseries administratives. Comme plusieurs humanitaires, Andrew Watkins, analyste Ă l'International Crisis Group, Ă©tablit un lien avec le processus de paix. Leur "lĂ©gitimitĂ©" en ayant Ă©tĂ© renforcĂ©e, les talibans tentent "de se prĂ©senter comme une entitĂ© gouvernante".
Cette attitude ne préjuge toutefois pas de leur politique future, pense Rahmatullah Amiri, un expert indépendant afghan, pour qui ils devraient se montrer plus permissifs que par le passé s'ils reviennent au pouvoir. Ils "autoriseront les femmes à aller à l'université et étudier (...) mais sous certaines conditions", comme l'absence de classes mixtes et le port obligatoire du hijab, prévoit-il.
Ils seraient aussi prĂȘts Ă les laisser tenir des emplois de mĂ©decins, sages-femmes, infirmiĂšres, commerçantes ou fonctionnaires, pour peu qu'ils soient non-mixtes. Mais tout cela, dit-il, ne sera dĂ©cidĂ© qu'aprĂšs la guerre.
AFP



