Présence accrue du prédateur

En Allemagne, la peur du loup tourne au débat politique

  • PubliĂ© le 6 fĂ©vrier 2019 Ă  11:30
  • ActualisĂ© le 6 fĂ©vrier 2019 Ă  11:32
Des loups photographiés dans un parc animalier à Neuhaus en Allemagne, le 3 février 2019

"Un loup attaque un homme": vraie ou fausse, cette histoire rapportée en Une du quotidien Bild, le plus lu d'Allemagne, a attisé le débat sur la présence accrue de ce prédateur dans le pays, constatée dans les campagnes allemandes et génératrice de peurs diffuses.

Un matin de novembre, un jardinier de 55 ans travaille dans un cimetiÚre agenouillé prÚs d'une barriÚre quand l'animal, s'approchant subrepticement par derriÚre, lui mord le bras gauche. Malgré le choc, l'employé municipal parvient à le frapper avec un marteau et le faire fuir.

C'est du moins ainsi que la victime, restée anonyme, a raconté sa mésaventure aux autorités de Steinfeld, en Basse-Saxe (nord). Témoins de la scÚne? Trois autres loups, affirme le jardinier.
Les examens en laboratoire sur la blessure, les vĂȘtements ou le marteau n'ont toutefois rĂ©vĂ©lĂ© aucune trace de salive ou de fourrure d'un loup. La piste semble dĂ©sormais s'acheminer vers des chiens sauvages.
Mais le débat, trÚs politique, est lancé dans le pays.
"Ce que cette histoire a surtout réussi à faire, c'est propager l'incertitude et la peur", déplore le guide Stephan Kaasche, grand connaisseur et défenseur du canis lupus.

Propager la peur

AprÚs 150 ans d'absence, le loup gris commun, éternel méchant dans les contes des frÚres Grimm, a fait en 2000 un grand retour dans les campagnes allemandes - salué par les amoureux de la nature - aprÚs avoir franchi la frontiÚre depuis la Pologne.
Le ministÚre de l'Environnement en dénombre actuellement 800 dans le pays, soit 73 meutes en 2018 (qui comptent au moins 9 spécimens chacune), 13 meutes de plus qu'un an auparavant. Et le nombre de couples a lui aussi augmenté.
Aucune agression d'humain n'a été recensée.

Mais si par le passĂ© le loup s'en est dĂ©jĂ  pris aux moutons, c'est la frĂ©quence des incidents rĂ©cents et leur ampleur qui commencent Ă  inquiĂ©ter voire rĂ©volter Ă©leveurs et cavaliers. Et Ă  passionner dans les rangs de l'extrĂȘme droite, qui s'est saisie de ce sujet polĂ©mique Ă  l'approche de trois scrutins rĂ©gionaux.
En octobre, un troupeau est attaqué pendant la nuit. Son propriétaire découvre le lendemain une quarantaine de carcasses ensanglantées. La plupart des proies ont été égorgées sans avoir été dévorées.
Sur internet et les réseaux sociaux, campagnes et pétitions se multiplient contre l'animal. Sa "férocité est trÚs sous-estimée" par les écologistes, affirme le portail "Loup, non merci". Un pied de nez au plus célÚbre slogan des Verts allemands "Energie atomique? Non merci".
Fusils en main, des Ă©leveurs organisent des gardes de nuit pour dĂ©fendre leurs bĂȘtes, Ă  leurs risques et pĂ©rils car celui qui abat illĂ©galement un loup - un animal protĂ©gĂ© Ă  la fois par la Convention de Berne et par une directive de l'Union europĂ©enne - encourt jusqu'Ă  cinq ans de prison.

L'extrĂȘme droite, toujours Ă  l'affĂ»t de thĂšmes porteurs nĂ©gligĂ©s par les partis Ă©tablis, a reconnu le potentiel de l'indĂ©sirable, qui fourmille dans les rĂ©gions de l'ex-RDA, bastions politiques du parti Alternative pour l'Allemagne (AfD).
"Et que fait-on si la prochaine fois ils s'attaquent à des enfants"?, s'interroge dans l'hebdomadaire Die Zeit la porte-parole du parti en Saxe-Anhalt (est), Silke Grimm, homonyme des célÚbres frÚres conteurs.
La CDU conservatrice, parti d'Angela Merkel, qui affrontera l'AfD dans trois élections régionales en septembre et octobre à l'Est, a du coup donné son aval pour assouplir dans certains cas leur abattage.

"Animal politisé"

Mais cela ne rĂšglera pas le problĂšme, soupire Stephan Kaasche, selon qui "10% des loups sont dĂ©jĂ  abattus illĂ©galement actuellement". "Cela ne les empĂȘche pas de s'approcher des villes, tout comme les sangliers. Cela ne fonctionne pas comme ça."
Au total environ 280 loups ont été tués en Allemagne depuis 2000, selon des statistiques policiÚres citées par les médias, généralement dans des accidents de voitures.

Passionné de faune sauvage, Stephan Kaasche se tient un matin d'automne, jumelles devant les yeux, prÚs d'une ancienne mine de charbon reconvertie en réserve naturelle, à Hoyerswerda, en Lusace, une région située à la frontiÚre polonaise. Et observe.
"LĂ -bas, un loup!", s'Ă©crit-il en pointant vers une silhouette grisĂątre, avec un enthousiasme intact mĂȘme s'il a dĂ©jĂ  vu des loups une bonne centaine de fois dans sa vie.

La peur envers cet animal remonte au temps lointain oĂč la rage sĂ©vissait encore et oĂč sa morsure Ă©tait effectivement mortelle, rappelle-t-il, ajoutant que l'homme ne compte pas parmi ses proies naturelles.
Pour Die Zeit, le loup est devenu "l'animal le plus politisé d'Allemagne". Le débat s'apparente de plus en plus à une opposition entre des urbains écologistes, dotés d'idées trÚs romantiques de la nature, et des populations rurales voulant protéger leurs biens et leurs familles, estime-t-il.
Pour l'hebdomadaire, "sacrifier des moutons au nom d'une fascination pour le loup est un comportement cynique".

AFP

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