Expérience de réintégration des prisonniers

En Colombie, un restaurant "gourmet" dans une prison

  • PubliĂ© le 5 octobre 2017 Ă  18:01
  • ActualisĂ© le 5 octobre 2017 Ă  18:22
Arleth Martinez, condamnée à six ans de prison, travaille au restaurant "El Interno" à la prison de San Diego, le 24 août 2017 à CarthagÚne, en Colombie

Arleth Martinez revĂȘt sa tenue, embrasse la photo de ses enfants et sort de sa cellule: elle n'a que quelques mĂštres Ă  parcourir pour prendre son service au sein du premier restaurant gastronomique installĂ© dans une prison de Colombie.


A l'image du centre de dĂ©tention de Pollsmoor, au Cap, en Afrique du Sud, oĂč Nelson Mandela a Ă©tĂ© un temps emprisonnĂ©, et de la prison pour hommes de Milan en Italie, de plus en plus d'Ă©tablissements pĂ©nitentiaires mĂšnent ce type d'expĂ©riences de rĂ©intĂ©gration mĂȘlant cuisine et service.

Les portraits de ses jumeaux de sept ans sont les "porte-bonheur" d'Arleth, condamnée à six ans de prison pour extorsion. Cette jeune mÚre noire est arrivée en 2015 à San Diego, la prison pour femmes de CarthagÚne des Indes, ville portuaire au bord de la mer des Caraïbes.

Et depuis décembre dernier, sa vie a changé: elle passe chaque jour son impeccable uniforme noir, égayé d'un turban fuchsia, pour servir les clients du restaurant El Interno -- un nom à double sens en espagnol qui renvoie à la fois au "détenu" et à "l'intérieur". "Bien qu'emprisonnée, je me sens libre parce que l'ambiance est différente", explique à l'AFP cette femme rieuse de 26 ans. "Il n'y a pas autant de grilles" qu'ailleurs dans la prison.

Située dans le centre historique de cette ville d'un million d'habitants, San Diego est la premiÚre prison pour femmes en Colombie ouverte, en quelque sorte, au public. Quinze des 150 détenues, certaines en attente de jugement, d'autres déjà condamnées pour trafic de drogue ou homicide, travaillent à la cuisine ou au service. Un projet de réinsertion qui a aussi l'avantage d'engendrer une remise de peine: deux jours passés au restaurant, c'est un jour de détention en moins.

- Une seconde chance -

Un rideau fuchsia sépare la salle du restaurant des cellules et une grande fresque fleurie apporte d'autres notes de couleurs. La porte est fuchsia, elle aussi. Le menu, qui coûte 90.000 pesos (30 dollars), inclut une entrée, un plat, un dessert et un jus de fruit frais et offre le choix, pour le plat principal, entre un "ceviche de poisson au lait de coco", du "riz aux fruits de mer" ou une "posta cartagenera", plat de viande en sauce typique.

L'Interno constitue une opportunité de formation et de réinsertion pour les prisonniers, dans un pays qui compte la plus importante population carcérale d'Amérique du Sud aprÚs le Brésil. Depuis 2000, leur nombre est passé de 51.500 à 119.500, selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Le durcissement des peines et la hausse des condamnations pour trafic de drogue ont plus que rempli les 138 prisons de Colombie, dont la capacitĂ© totale ne dĂ©passe pas les 80.000 places. "Yo creo en las segundas oportunidades" ("Je crois aux deuxiĂšmes chances"), arbore Arleth sur sa chemisette. Ce mĂȘme slogan, inscrit sur le mur au-dessus d'une flĂšche noire, indique l'entrĂ©e de ce restaurant de 50 couverts.

L'Interno propose des dßners gastronomiques du mardi au dimanche. Lorsqu'il ferme à 23h00, les prisonniÚres regagnent leurs cellules pour l'appel. Comme les autres prisons de Colombie, San Diego est surpeuplée: 150 femmes pour 100 places, et parmi elles nombre de prévenues en attente de procÚs.

Le restaurant a été ouvert par la fondation Accion Interna (Action Interne). Sa directrice, Johana Bahamon, s'est inspirée de l'InGalera, installé sur le parking de la prison de Milan.

- Une cellule pour 25 -

Cette actrice de télévision a convaincu les autorités de CarthagÚne d'adapter le concept à San Diego, située à quelques mÚtres des hÎtels de luxe qui foisonnent au sein des remparts de la cité coloniale.

Les prisonniĂšres ont Ă©tĂ© formĂ©es en deux mois pour la cuisine, le service ou la boulangerie, et ont Ă©laborĂ© le menu avec l'aide de chefs reconnus. Le restaurant a Ă©tĂ© installĂ© dans le patio oĂč les gardes garaient auparavant leurs motos. Il attire notamment des personnalitĂ©s et des responsables de mĂ©dias solidaires de cette cause.

"Quand ils arrivent, les gens savent qu'ils entrent dans une prison et qu'ils vont ĂȘtre servis par des dĂ©tenues. Quand ils en sortent, ils sont contents d'avoir rencontrĂ© des ĂȘtres humains talentueux et courageux", a assurĂ© Ă  l'AFP la blonde Johana Bahamon, 35 ans.

Pour des clients tels qu'Antonio Galan, issu d'une famille influente de la capitale, Bogota, tout ici "a une saveur et un arÎme de liberté", du goût des plats à l'ambiance du restaurant.
Et pour Arleth, la vie n'est plus la mĂȘme qu'auparavant. A son entrĂ©e Ă  San Diego, elle avait eu un choc: drogue, manque d'hygiĂšne, Ă©difice dĂ©labrĂ©...

Pendant quatre mois, elle a dormi Ă  mĂȘme le sol, Ă  25 dans la mĂȘme cellule, angoissĂ©e pour ses enfants confiĂ©s Ă  leur grand-mĂšre. Du pĂšre, elle ne garde comme souvenir que la maltraitance et l'abandon.

Mais l'an dernier, elle a passé son bac et s'est formée au métier de serveuse.
"Seules les guerriĂšres" survivent en prison, estime la jeune femme. Son travail au restaurant lui a aussi permis d'obtenir une couchette pour dormir.

AFP

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