Il reprend le pouvoir

En Irak, c'est le monde Ă  l'envers: couvre-feu et barrages "sur ordre du peuple"

  • PubliĂ© le 4 novembre 2019 Ă  12:52
  • ActualisĂ© le 4 novembre 2019 Ă  13:47
Un manifestant se repose prĂšs d'un muret oĂč un slogan antigouvernemental a Ă©tĂ© inscrit, Ă  Oum Qasr, dans le sud de l'Irak, le 3 novembre 2019

D'habitude, ils conduisent et la police à pied leur dit de passer leur chemin. Aujourd'hui, sur la corniche du Tigre à Bagdad, les manifestants ont installé leur propre check-point et répondent aux policiers en riant: "on a des ordres, vous ne pouvez pas passer".

La veille, sur la mĂȘme deux fois deux voies, c'est un touk-touk rouge, --ces petits vĂ©hicules Ă  trois roues venus de la pĂ©riphĂ©rie populaire de Bagdad--, qui s'est interposĂ© devant un engin de chantier militaire venu installer de nouveaux blocs de bĂ©ton aux abords de la place Tahrir.

Depuis quelques jours dans la deuxiÚme capitale la plus peuplée du monde arabe et dans les villes du Sud gagnées par la contestation lancée début octobre, le peuple assure qu'il a pris le pouvoir et le fait savoir.

Ainsi, alors qu'ils font retirer Ă  la police les murs de bĂ©ton qu'elle vient d'installer avec une grue en travers de la corniche, les manifestants entourant le touk-touk rouge l'Ă©crivent mĂȘme: "la route est ouverte sur ordre du peuple", inscrit l'un d'eux sur la chaussĂ©e, alors que les policiers reculent.

- "Révolution d'octobre" -

Dans la province pétroliÚre de Bassora, la route menant au port, vital pour les importations notamment alimentaires du pays, est "fermée sur ordre du peuple", comme le proclament des graffitis sur les blocs de béton. Ailleurs, devant les Conseils provinciaux de plusieurs villes du sud du pays, de grandes banderoles ont été placées en travers des portes: "cette administration est fermée sur ordre du peuple", peut-on y lire.

A Diwaniya, à 200 kilomÚtres au sud de Bagdad, le Conseil provincial sert désormais... de déchetterie! Et réguliÚrement, des camions-poubelles ou des particuliers viennent y jeter les sacs remplis à ras bord de déchets. A Roumeitha, une localité du sud qui s'était déjà illustrée dans une autre "révolution d'octobre", celle de 1920 contre le mandat britannique, le peuple a décidé d'utiliser les armes du pouvoir contre lui.

Au beau milieu d'une manifestation, un protestataire s'improvise leader. Micro en main, il lit les instructions du peuple --auquel les autorités ont déjà imposé plusieurs couvre-feux. "Nous décrétons un couvre-feu des personnes et des véhicules de l'Etat", lance-t-il sous les vivats de la foule. "Et la fermeture de tous les siÚges des partis", poursuit-il, alors que la foule se met à siffler et à huer.

Dans les Ă©coles, les jeunes sont sortis avant mĂȘme que le syndicat des enseignants ne dĂ©clare la grĂšve gĂ©nĂ©rale. "Pas de pays, pas d'Ă©cole!", lancent-ils depuis dans toutes les manifestations. Et les enseignants ont suivi, ravis d'ĂȘtre surpris par la "gĂ©nĂ©ration PUBG", du nom de ce jeu de combat en ligne, interdit rĂ©cemment par le Parlement parce que les dĂ©putĂ©s jugeaient qu'il incitait Ă  la violence dans un pays dĂ©chirĂ© depuis 40 ans par la guerre.

- "Gouvernement de Tahrir" -

Du haut du "restaurant turc", un bùtiment de 18 étages qui surplombe la place Tahrir, les manifestants jouent aussi les chefs de section.
Le matin, dans des haut-parleurs, ils adressent des messages aux policiers anti-émeutes qui tirent grenades assourdissantes et lacrymogÚnes sur les manifestants.

"Bienvenue Ă  l'Ă©quipe du matin!", crient-ils avant de lancer des tubes arabes oĂč des crooners chantonnent "Bonjour mon tendre et cher".
Sur Tahrir, certains ont mĂȘme commencĂ© Ă  distribuer de nouvelles "cartes d'identitĂ©" avec comme nationalitĂ© "Irakien honorable", profession "manifestant pacifique".

Et fort de toutes ces expĂ©riences, sur la place emblĂ©matique d'oĂč est partie la contestation le 1er octobre, on se sent pousser des ailes. Tous les mĂštres ou presque, de petits groupes organisent des rĂ©unions politiques. Il y a ceux qui dĂ©fendent le rĂ©gime prĂ©sidentiel, ceux qui rĂ©clament un homme fort pour diriger le pays, ceux qui discutent la Constitution article par article et veulent "un gouvernement de Tahrir".

"Les gens compĂ©tents, ils sont ici, sur Tahrir, pas lĂ -bas", lance un manifestant en pointant la Zone verte, sĂ©parĂ©e de Tahrir par un pont sur le Tigre et oĂč siĂšgent le pouvoir irakien et l'ambassade des Etats-Unis.

AFP

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