Prison Ă  ciel ouvert

En Syrie, les enfants de l'Etat Islamique croupissent dans des camps

  • PubliĂ© le 18 mars 2024 Ă  11:49
  • ActualisĂ© le 18 mars 2024 Ă  16:15
Des femmes et une fillette dans le camp d'al-Hol en Syrie, le 26 août 2022

A 12 ans, Ali a vĂ©cu des expĂ©riences qu'aucun enfant ne devrait connaĂźtre et a dĂ©jĂ  passĂ© la moitiĂ© de sa vie dans un camp rĂ©servĂ© aux familles de jihadistes, une prison Ă  ciel ouvert dans le dĂ©sert syrien. Le gamin ne rĂȘve mĂȘme pas de libertĂ©. Un ballon de football serait la lune pour lui. "Vous en avez un pour moi?"

Cinq ans aprĂšs la chute du "califat" du groupe Etat islamique (EI), des dizaines de milliers de femmes et d'enfants proches de jihadistes sont dĂ©tenus par les forces kurdes syriennes alliĂ©es des Etats-Unis dans des camps oĂč rĂšgne la violence.

Plus de 40.000 personnes, pour moitié des enfants, vivent dans celui d'al-Hol, dans le nord de la Syrie, entouré de barbelés et de tours de guet, apparemment sans plan de rapatriement en vue.

Peu d'enfants vont à l'école et la plupart n'ont jamais vu de télévision ou mangé de glace. Ils vivent les uns sur les autres dans des tentes aux accÚs sanitaires limités.

Selon un expert de l'ONU, dÚs l'ùge de 11 ans, les garçons sont retirés à leur mÚre par les gardes du camp, en violation du droit international.

Les autoritĂ©s kurdes affirment que cette dĂ©marche vise Ă  empĂȘcher leur radicalisation. Elles admettent que les jihadistes contrĂŽlent certaines parties du camp par la terreur, les chĂątiments, voire le meurtre. MĂȘme le petit Ali en est conscient: "Ils entrent dans les tentes la nuit et tuent les gens", dit-il.

"Ce n'est pas une vie pour les enfants (...) ils paient le prix de quelque chose qu'ils n'ont pas fait", commente pour l'AFP un humanitaire.
Lorsque la coalition internationale antijihadistes et ses alliés des Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes ont pris Baghouz, le dernier bastion de l'EI en Syrie en mars 2019, les familles de jihadistes présumés ont été transportées vers al-Hol.

Cinq ans plus tard, des dizaines de pays refusent toujours de rapatrier leurs ressortissants. Des milliers de jihadistes du monde entier avaient afflué en Syrie, proclamée nouvelle terre de jihad aprÚs le début du conflit en 2011, et avaient combattu dans les rangs de l'EI.
Pour le chef des FDS Mazloum Abdi - dont les soldats gardent le camp financé par l'Occident - al-Hol est une "bombe à retardement".

- "L'annexe" pour les étrangers -

Lors d'un rare accÚs à ce camp, l'AFP a pu interroger des veuves de combattants de l'EI, des humanitaires, des membres des forces de sécurité et des employés de l'administration.

Dans "l'annexe" sous haute sécurité, qui constitue un camp dans le camp, se trouvent les femmes "étrangÚres", avec leurs enfants, venues de 45 pays dont la France, les Pays-Bas, la SuÚde, la Turquie, la Tunisie et la Russie ou encore du Caucase et d'Asie centrale.
Plus radicales, ces femmes étrangÚres sont tenues à l'écart des Syriens et des Irakiens, les "locaux". Certaines ont demandé à rester anonymes par crainte de représailles.

Pour compliquer les choses, quelque 3.000 hommes sont dĂ©tenus avec les femmes et les enfants dans les secteurs syrien et irakien du camp. Certains sont de simples rĂ©fugiĂ©s, d'autres sont suspectĂ©s par les Kurdes d'ĂȘtre d'anciens combattants de l'EI.
MĂȘme les gardes ne s'y aventurent pas la nuit, sauf lors de descentes.

Dans cet immense camp poussiéreux - construit à l'origine pour les réfugiés fuyant les guerres en Irak et en Syrie -, il est presque impossible de marcher entre les tentes délabrées tant les résidents sont entassés.

L'intimité y est inexistante, les cuisines et les toilettes communes sont sordides et insuffisantes, affirment les humanitaires qui fournissent des services de base en plus de l'aide alimentaire grùce à laquelle les détenus survivent.

DerriÚre les hautes clÎtures du camp, des enfants, l'air las et frustré, jettent des pierres aux visiteurs. Face à la caméra, un petit blond mime, le doigt sur la gorge, un geste de décapitation.

La plupart essaient de gagner un peu de sous en transportant de l'eau, en nettoyant ou en réparant les tentes de ceux qui reçoivent de l'argent envoyé par leurs familles.

D'autres travaillent au marché du camp ou échangent leur aide alimentaire. "Vivre et grandir à al-Hol est asphyxiant pour les enfants", commente Kathryn Achilles de l'ONG Save the Children. Ils "ont enduré de graves privations, des bombardements et ils sont maintenant dans le camp depuis prÚs de cinq ans".

- "On nous laissera ici" -

"Comment nos enfants peuvent-ils rĂȘver s'ils n'ont jamais vu le monde extĂ©rieur?" demande Ă  l'AFP une mĂšre de cinq enfants dĂ©tenue dans l'annexe.

Les deux tiers des 6.612 détenus de ce quartier de haute sécurité sont des enfants, selon les administrateurs du camp.
Cette femme de 39 ans a donnĂ© naissance Ă  son benjamin Ă  al-Hol, aprĂšs avoir fui en 2019 Baghouz oĂč son mari, un combattant de l'EI, a Ă©tĂ© tuĂ©.

Comme toutes les femmes du camp, elle est intégralement voilée d'un niqab qui laisse entrevoir ses yeux sombres, et porte des gants noirs.

Des femmes d'al-Hol ont déclaré à l'AFP ne pas oser enlever le niqab par crainte des extrémistes. "C'est une vie amÚre et le pire, c'est qu'ils disent qu'on va rester ici", déplore cette femme.

Les autoritĂ©s locales ont commencĂ© Ă  construire de nouvelles sections oĂč chaque tente disposera de ses propres toilettes et de sa cuisine. Ces travaux sont menĂ©s "parce que le camp pourrait rester en place Ă  long terme", confirme Jihan Hanane, directrice de l'administration civile du camp.

La responsable admet que la vie est "difficile pour les résidents". "Mais elle l'est également pour nous, compte tenu de la situation sécuritaire et du contexte régional global", dit-elle.

- Meurtres et violences sexuelles -

Les organisations humanitaires s'inquiÚtent surtout de ce qui arrive aux enfants. En 2022, deux Egyptiennes, ùgées de 12 et 15 ans, ont été égorgées dans l'annexe et leurs corps jetés dans une fosse septique.

La mĂȘme annĂ©e, Rana, une jeune Syrienne, a Ă©tĂ© blessĂ©e au visage et Ă  l'Ă©paule par des hommes armĂ©s qui l'ont accusĂ©e d'avoir eu un enfant hors mariage Ă  18 ans. "Ils m'ont kidnappĂ©e pendant 11 jours et m'ont frappĂ©e avec des chaĂźnes", raconte-t-elle Ă  l'AFP.

D'autres enfants sont victimes de violences sexuelles et de harcÚlement, déclare à l'AFP une agente de santé. En trois mois en 2021, elle dit avoir traité 11 cas de violences sexuelles sur enfants.

Parfois, des enfants en maltraitent d'autres. "Ils ne savent peut-ĂȘtre pas qu'ils se font du mal", poursuit-elle en soulignant qu'un enfant coupable de violences sexuelles est susceptible d'en avoir Ă©tĂ© lui-mĂȘme victime ou tĂ©moin.

Dans un rapport de 2022, Save the Children indiquait que les enfants d'al-Hol avaient été témoins de meurtres, "de fusillades, de coups de couteau et d'étranglements".

Un traumatisme qui déclenche troubles du sommeil et comportements agressifs, selon le rapport.
"J'essaie de ne pas laisser mes enfants socialiser pour les protéger, mais c'est presque impossible parce que le camp est bondé", raconte Chatha, une mÚre irakienne de cinq enfants. "Chaque fois que mes enfants sortent, quand ils reviennent ils ont été roués de coups."

Mais confiner les enfants dans leur tente revient à les enfermer "dans une prison à l'intérieur d'une prison", commente une travailleuse sociale.

- "Je n'arrive pas Ă  dormir" -

Toutes les mÚres avec lesquelles l'AFP s'est entretenue à al-Hol - en particulier dans l'annexe sous haute sécurité - sont terrifiées à l'idée que leurs fils leur soient retirés par les gardes et envoyés dans des "centres de réadaptation".

Les forces de sécurité prennent réguliÚrement des garçons de plus de 11 ans lors de raids nocturnes sur l'annexe ou de descentes sur le marché, une politique qu'un expert de l'ONU a qualifiée de "séparation forcée et arbitraire".
Zeinab, une mÚre égyptienne, raconte que son fils de 13 ans lui a été enlevé il y a un an. Elle craint maintenant que ce soit le tour de son garçon de 11 ans.

"Je n'arrive pas Ă  dormir la nuit. Quand j'entends des bruits dehors, j'ai peur qu'ils viennent chercher mon fils", dit-elle. Des mĂšres empĂȘchent leurs garçons de sortir ou vont mĂȘme jusqu'Ă  les cacher dans des trous ou tranchĂ©es qu'elles creusent elles-mĂȘmes. "Certains garçons ont peut-ĂȘtre 20 ans, mais nous ne savons pas oĂč ils se cachent", admet un membre des forces de sĂ©curitĂ©.

Les autorités affirment qu'elles emmÚnent ces garçons pour les protéger des "violences sexuelles" et d'un environnement "radicalisé".
Le Pentagone a dĂ©clarĂ© Ă  l'AFP ĂȘtre au courant du transfert de jeunes "vers des centres de jeunesse et de dĂ©tention".

"Nous gardons le bien-ĂȘtre des enfants au centre de nos politiques et encourageons les autoritĂ©s locales Ă  veiller Ă  ce que leurs actions servent au mieux (leurs) intĂ©rĂȘts", a-t-il ajoutĂ©.

- Cellules de l'EI -

Les forces kurdes mettent depuis longtemps en garde contre le danger que constituent les cellules de l'EI dans le camp - avec en 2019 un pic dans le nombre des meurtres, incendies criminels et tentatives d'évasion.

Des fusils, des munitions et des tunnels ont été découverts lors de fouilles réguliÚres du camp.

Une Syrienne, qui a fui le camp en 2019, a raconté qu'un membre de l'EI connu sous le nom d'Abou Mohamed rendait visite aux veuves chaque mois et leur versait entre 300 et 500 dollars. "Il avait l'habitude de venir en uniforme des forces de sécurité et de promettre que le groupe reviendrait", a-t-elle dit.

Sur le triste marché de l'annexe, des femmes examinent les quelques morceaux de viande disponibles tandis que d'autres transportent des bouteilles d'eau et des tapis dans des chariots à trois roues ou des caddies de fortune, faits de cordes et de cartons.

A la vue des journalistes, certaines lÚvent leur index ganté vers le ciel, geste fréquemment utilisé par les jihadistes de l'EI pour rappeler "l'unicité de Dieu".

Si de nombreuses femmes se repentent, d'autres ne cachent pas leur fidélité à l'EI. Le groupe avait proclamé en juin 2014 un "califat" sur les territoires conquis en Syrie et en Irak et y avait instauré un régime de terreur, imposant une stricte application de la loi islamique et se livrant à de nombreuses exactions, dont des exécutions notamment par décapitation, en public.

L'EI "est toujours là et sa présence est plus forte dans certains secteurs du camp", dit Abou Khodor, un Irakien de 26 ans qui y vit depuis sept ans.

- "La mort ne nous fait pas peur" -

"Il y a des partisans de l'EI et d'autres qui sont devenus encore pires", affirme une femme du camp. D'autres, en revanche, "ne veulent plus rien avoir à faire avec ça".

Lors d'une manifestation contre les descentes de sĂ©curitĂ© dans le camp plus tĂŽt cette annĂ©e, une femme a Ă©tĂ© filmĂ©e disant aux gardes: "Nous sommes ici maintenant, mais un jour, ce sera votre tour". "L'Etat islamique ne disparaĂźtra pas, mĂȘme si vous nous tuez et nous battez (...) La mort ne nous fait pas peur", a-t-elle ajoutĂ©.

Une Egyptienne a ensuite Ă©tĂ© vue en train d'appeler au calme en disant: "Nous ne voulons pas de problĂšmes". La mĂ©fiance est telle que certaines femmes refusent d'ĂȘtre traitĂ©es par la mĂ©decine occidentale, ce qui entraĂźne des Ă©pidĂ©mies, comme rĂ©cemment la rougeole.
Les femmes et les enfants de l'annexe doivent obtenir une autorisation pour se rendre dans les centres de santé situés à l'extérieur du camp.

Cela prend "des jours, des semaines, voire des mois" pour les cas moins critiques, selon Liz Harding, chef de mission de Médecins sans frontiÚres (MSF) dans le nord-est de la Syrie. "La peur, les restrictions de mouvement, l'insécurité et le manque de services d'urgence la nuit" les privent de soins, ajoute-t-elle.

Certains font entrer clandestinement des médicaments et au moins une femme effectue des interventions dentaires clandestines, ce qui a conduit à des cas de septicémie. "Elle n'a pas les outils nécessaires, mais il n'y a pas d'autres soins dentaires", se plaint une Russe.

- Un fardeau énorme -

La situation pĂšse lourdement sur les Kurdes syriens qui dirigent le camp.

De nombreux gardes ont perdu leurs camarades tués par des combattants de l'EI dont ils doivent désormais protéger les familles. "C'est un problÚme majeur, (...) un fardeau à la fois financier, politique et moral", déclare à l'AFP le chef des FDS Mazloum Abdi.

Les ONG présentes dans le camp estiment que les enfants ne devraient pas avoir à payer le prix des actions de leurs parents. "Les mÚres veulent que leurs enfants aillent à l'école, grandissent en bonne santé et espÚrent qu'ils ne seront pas victimes de discrimination à cause de tout ce qu'ils ont vécu", affirme Mme Achilles de Save The Children.

Interrogé par l'AFP sur le sort de ces femmes et de ces enfants, le Pentagone a déclaré que "la seule solution durable à long terme pour les résidents (...) est le retour ou le rapatriement des personnes déplacées vers leurs régions ou pays d'origine".

Les autorités kurdes exhortent constamment les pays à rapatrier leurs ressortissants, mais elles ont peu d'espoir.
Selon Jihan Hanane, la directrice de l'administration civile du camp, il y a "des nationalités qui n'intéressent personne".

La SuÚde vient de déclarer qu'elle ne rapatriera ni enfants ni adultes des camps de prisonniers jihadistes du nord-est de la Syrie.
La France a cessé à l'été 2023 les rapatriements collectifs faute de volontaires et aprÚs avoir mené quatre opérations en un an.

L'Irak a commencé à lentement rapatrier ses ressortissants, mais le retour des Syriens dans les zones contrÎlées par le gouvernement semble impossible. "Nous souhaitons que tous puissent rentrer chez eux", dit Mme Hanane.

Cela ne suffit pas Ă  rassurer une mĂšre russe de deux enfants qui dĂ©clare Ă  l'AFP se sentir abandonnĂ©e. "Il n'y a nulle part oĂč aller. Il n'y a pas de solution."

AFP

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2 Commentaires
payet
payet
2 ans

merci,l e.i., bachar el assad et poutine ,ils sont content les gens souffrent ca leur plait ça ?

HULK
HULK
2 ans

C'est dramatique parce que ce sont des enfants, mais vu toutes les atrocités commises par l'état islamique, les hommes comme les femmes, qui viennent soi-disant se repentir,il n'y a aucune pitié avoir pour ces barbares. Rapatrier les femmes est déjà une aberration. Les enfants devraient bénéficier d'un régime spécial,bien sûr, mais loin de leurs géniteurs. Et tant pis pour les bonnes ùmes.