Scandal cyberespionnage

Espionnage de journalistes et d'opposants: l'affaire Pegasus suscite l'indignation

  • PubliĂ© le 19 juillet 2021 Ă  18:12
  • ActualisĂ© le 19 juillet 2021 Ă  18:33
Une femme montre son téléphone devant le siÚge de l'entreprise NRO, qui a conçu un logiciel espion, le 28 août 2016 à Herzliya, en Israël.

Des organisations de défense des droits humains, des médias, l'Union européenne et des gouvernements s'indignaient lundi des révélations sur l'espionnage à l'échelle mondiale de militants et de journalistes au moyen du logiciel Pegasus, conçu par l'entreprise israélienne NSO Group.

Introduit dans un smartphone, ce logiciel permet d'en rĂ©cupĂ©rer les messages, photos, contacts et mĂȘme d'Ă©couter les appels de son propriĂ©taire. L'enquĂȘte qui renforce les soupçons pesant de longue date sur cette sociĂ©tĂ©, publiĂ©e dimanche par un consortium de 17 mĂ©dias internationaux, se fonde sur une liste obtenue par le rĂ©seau basĂ© en France Forbidden Stories ("histoires interdites") et l'ONG Amnesty International, comptant selon eux 50.000 numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone sĂ©lectionnĂ©s par les clients de NSO depuis 2016 pour une surveillance potentielle.

La liste comprend les numéros d'au moins 180 journalistes, 600 hommes et femmes politiques, 85 militants des droits humains ou encore 65 chefs d'entreprise, d'aprÚs l'analyse du consortium - comprenant les quotidiens français Le Monde, britannique The Guardian et américain The Washington Post - qui en a localisé beaucoup au Maroc, en Arabie saoudite ou au Mexique.

"Nous ne parlons pas ici juste de quelques Etats voyous, mais d'une utilisation massive d'un logiciel espion par au moins une vingtaine de pays", a expliqué lundi la secrétaire générale d'Amnesty, AgnÚs Callamard, à la BBC radio. "Il s'agit d'une attaque majeure contre le journalisme critique", a-t-elle souligné. Mis en cause, le Maroc a catégoriquement démenti lundi dans un communiqué le recours par ses services de sécurité au logiciel Pegasus.

- "Choquant et grave" -

Le gouvernement marocain a dénoncé comme "mensongÚres" les informations selon lesquelles les services du royaume "ont infiltré les téléphones de plusieurs personnalités publiques nationales et étrangÚres et de responsables d'organisations internationales à travers un logiciel informatique".
Cette affaire "doit ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e", a rĂ©agi pour sa part la prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, Ursula von der Leyen, mais si elle est avĂ©rĂ©e, "c'est complĂštement inacceptable".

"La libertĂ© de la presse est une valeur centrale de l'Union europĂ©enne", a-t-elle affirmĂ©. Le porte-parole du gouvernement français Gabriel Attal a Ă©talement dĂ©noncĂ© lundi "des faits extrĂȘmement choquants et, s'ils sont avĂ©rĂ©s, (qui) sont extrĂȘmement graves". FondĂ©e en 2011, NSO, rĂ©guliĂšrement accusĂ© de faire le jeu de rĂ©gimes autoritaires depuis l'alerte lancĂ©e en 2016 par un dissident Ă©mirati, Ahmed Mansoor, assure que son logiciel sert uniquement Ă  obtenir des renseignements contre des rĂ©seaux criminels ou terroristes.

Le groupe NSO a de nouveau "niĂ© fermement les fausses accusations portĂ©es" dans l'enquĂȘte du consortium de mĂ©dias, selon lui "bourrĂ©e de suppositions erronĂ©es et de thĂ©ories non corroborĂ©es"."Les sources ont fourni des informations qui n'ont aucune base factuelle", a Ă©crit NSO sur son site, en prĂ©cisant envisager des poursuites en diffamation.

- "Répression du journalisme indépendant" -

Le site d'information français Médiapart et l'hebdomadaire satirique Le Canard Enchaßné ont annoncé lundi qu'ils allaient déposer des plaintes à Paris, aprÚs les informations indiquant que les téléphones de plusieurs de leurs journalistes avaient été espionnés par un service marocain, à l'aide de Pegasus. Médiapart affirme dans un article lundi que "les numéros des téléphones portables de Lénaïg Bredoux et d'Edwy Plenel (cofondateur du site) figurent parmi les dix mille que les services secrets du Maroc ont ciblés".

Selon le site, cet espionnage a coïncidé avec "la répression du journalisme indépendant au Maroc", notamment envers le journaliste d'investigation emprisonné Omar Radi. Amnesty International avait dénoncé en 2020 le piratage du téléphone d'Omar Radi par Pegasus. Sur la liste décortiquée par le consortium de médias figure notamment le numéro du journaliste mexicain Cecilio Pineda Birto, abattu quelques semaines aprÚs son inscription sur ce document. Des correspondants étrangers de plusieurs grands médias, dont le Wall Street Journal, CNN, France 24, El Pais, ou l'AFP en font aussi partie.

D'autres noms de personnalités apparaissant sur la liste - qui comprend notamment un chef d'Etat et deux chefs de gouvernement européens - seront divulgués dans les prochains jours. Les journalistes du "projet Pegasus" ont rencontré une partie des détenteurs de ces numéros et ont récupéré 67 téléphones qui ont fait l'objet d'une expertise technique dans un laboratoire d'Amnesty International. L'expertise a confirmé un piratage ou une tentative de piratage par le logiciel espion de NSO Group pour 37 appareils, dont 10 situés en Inde.

- Deux proches de Khashoggi visées -

Deux des tĂ©lĂ©phones appartiennent Ă  des femmes proches du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, assassinĂ© en 2018 dans le consulat de son pays Ă  Istanbul par un commando d'agents venus d'Arabie saoudite, Ă©crivent les auteurs de l'enquĂȘte. Pour les 30 autres, les rĂ©sultats ne sont pas probants, souvent car les propriĂ©taires des numĂ©ros ont changĂ© de tĂ©lĂ©phone. "Il y a une forte corrĂ©lation temporelle entre le moment oĂč les numĂ©ros sont apparus sur la liste et leur mise sous surveillance", prĂ©cise le Washington Post.

Cette analyse s'ajoute à une étude, menée en 2020, par le Citizen Lab de l'université de Toronto (Canada), qui avait confirmé la présence du logiciel Pegasus dans les téléphones de dizaines d'employés de la chaßne qatarie Al-Jazeera. WhatsApp avait également reconnu en 2019 que certains de ses utilisateurs en Inde avaient été espionnés par ce logiciel.

Avant NSO, d'autres entreprises israéliennes ont été soupçonnées de fournir des logiciels espion à des gouvernements peu regardants sur les droits humains, avec le feu vert du ministÚre israélien de la Défense. Le logiciel "DevilsTongue" de la société Saito Tech Ltd, plus connue sous le nom de Candiru, a ainsi été utilisé contre une centaine de responsables politiques, dissidents, journalistes et militants, ont affirmé jeudi des experts de Microsoft et de Citizen Lab.

AFP

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