Le triomphe de l'Ukraine Ă l'Eurovision avec une chanson Ă©voquant la dĂ©portation des Tatars de CrimĂ©e par Staline a fait grincer des dents dimanche en Russie, oĂč plusieurs voix ont dĂ©noncĂ© une victoire "politique" aux dĂ©pens du candidat russe pourtant grand favori.
"L'Eurovision s'est transformée en bataille politique", a résumé sur Twitter Alexeï Pouchkov, le président de la Commission des Affaires étrangÚres de la Douma, la chambre basse du Parlement.
La géopolitique est réguliÚrement venue pimenter ce concours et avec la Russie et l'Ukraine, pays dont les relations sont chaque jour plus exécrables, qui figuraient toutes les deux parmi les favoris, les conditions étaient réunies pour que cela se répÚte cette année.
C'est donc sans surprise que les Russes ont vu d'un mauvais oeil leur candidat SergueĂŻ Lazarev, en tĂȘte chez les parieurs et dans les votes des tĂ©lĂ©spectateurs, ĂȘtre dĂ©passĂ© par la reprĂ©sentante ukrainienne pour finir Ă la troisiĂšme place.
Dans "1944", la chanteuse Jamala, une Tatare de Crimée, évoque la déportation de son peuple par les autorités soviétiques pendant la DeuxiÚme guerre mondiale. La Russie, qui a annexé la Crimée en mars 2014, y avait vu des sous-entendus "politiques" et avait protesté, en vain, contre ce choix.
Les Tatars de Crimée, des musulmans, s'opposent aux autorités russes depuis l'annexion par la Russie de cette presqu'ßle ukrainienne et subissent une forte pression de leur part.
L'Ukraine accuse par ailleurs la Russie de soutenir militairement les sĂ©paratistes prorusses dans les rĂ©gions orientales, oĂč le conflit a fait prĂšs de 9.300 morts depuis avril 2014, et tendu les relations entre Russes et Occidentaux.
"Ce n'est pas la chanteuse ukrainienne Jamala et sa chanson 1944 qui ont remporté l'Eurovision 2016, c'est la politique qui l'a emporté sur l'art", a déclaré aux agences de presse russes le sénateur Frantz Klintsevitch, appelant au boycott par la Russie de la prochaine édition de l'Eurovision, qui sera organisée en Ukraine.
La tĂ©lĂ©vision publique russe protestait dimanche contre un rĂ©sultat "ostensiblement politisĂ©" : elle insistait sur le fait que SergueĂŻ Lazarev Ă©tait arrivĂ© en tĂȘte des suffrages des tĂ©lĂ©spectateurs, y compris ukrainiens, mais qu'il avait Ă©tĂ© pĂ©nalisĂ© par le vote des professionnels.
Plus direct, le journal populaire à grande diffusion Komsomolskaïa Pravda a publié sur son site internet un article intitulé "Comment le jury européen a volé la victoire à Lazarev".
- 'Toujours un caractĂšre politique' -
Accueillie à l'aéroport de Kiev par des centaines de personnes scandant "La Crimée, c'est l'Ukraine !", Jamala n'a pas pu retenir ses larmes : le résultat du concours "signifie que mon histoire a été entendue, que l'histoire des Tatars de Crimée a été entendue, que l'histoire de l'Ukraine a été entendue, que la douleur a été entendue".
Tout en démentant tout sujet "patriotique" dans sa chanson, la chanteuse de 32 ans a observé que l'Eurovision avait "toujours eu un certain caractÚre politique, parce qu'il s'agit d'un grand nombre de pays qui se retrouvent sur une seule scÚne". "Quand tu te produis sous un drapeau, c'est déjà un peu politique, de toute façon", a-t-elle estimé.
Jusqu'à présent, la géopolitique était surtout venue casser l'ambiance de l'Eurovision en amont de la finale. En 2009, les organisateurs avaient refusé la chanson géorgienne "We Don't Wanna Put In", vue comme une critique transparente du président russe Vladimir Poutine. En 2015, ils avaient demandé à l'Arménie de modifier les paroles du titre de sa chanson, allusion trop directe au refus de la Turquie de parler de génocide à propos du massacre d'Arméniens un siÚcle plus tÎt.
Mais avec un duel de favoris Russie-Ukraine et une issue aussi symbolique, le président de l'association officielle danoise des fans de l'Eurovision, Johann SÞrensen, a déploré "l'un des plus grands triomphes politiques qu'on ait jamais vus".
"N'importe quelle victoire de l'Ukraine est de nature à agacer le Kremlin", a relativisé Ganna Gopko, présidente de la commission des Affaires étrangÚres du Parlement ukrainien. "Ce n'est pas seulement une victoire à l'Eurovision, c'est la victoire de valeurs", a-t-elle dit à l'AFP.
Parmi les Tatars, Lenour Isliamov, homme d'affaires qui avait participé au blocage de la circulation entre l'Ukraine et la Crimée l'année derniÚre pour protester contre son annexion, s'est, quant à lui, félicité d'une "premiÚre victoire contre la Russie de Poutine".
Par Benjamin LEGENDRE - © 2016 AFP
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