La dure réalité des médecins

Faire le "tri" entre les malades, fardeau quotidien des réanimateurs

  • PubliĂ© le 22 mars 2020 Ă  10:30
  • ActualisĂ© le 22 mars 2020 Ă  20:11
Un service de réanimation dans un hÎpital de banlieue parisienne, en 2013

Coronavirus ou pas, choisir de placer ou non un malade sous respirateur artificiel est le lot quotidien des médecins réanimateurs.

Mais l'épidémie actuelle risque de les contraindre à un "tri" à grande échelle soulevant des questions éthiques. La pandémie de Covid-19 a déjà fait plus de 12.000 morts dans le monde et plus de 290.000 cas sont officiellement répertoriés. Et les malades graves nécessitent une réanimation trÚs lourde, provoquant une saturation des hÎpitaux dans certains pays, qui pourraient s'étendre à d'autres. Dans ces conditions, quel patient doit bénéficier d'un respirateur ?

Des consignes de bonnes pratiques existent depuis longtemps, veulent rassurer les réanimateurs. "On ne part pas de zéro, ce sont des décisions qu'on prend tous les jours", explique à l'AFP Bertrand Guidet, chef du service de médecine intensive réanimation à l?hÎpital Saint-Antoine, à Paris.

Pour faire ce choix, trois critÚres d'évaluation, qui s'appliquent aussi pour le coronavirus: "le souhait du patient", son état de santé général et la gravité de la maladie, précise-t-il.

Concernant le souhait du malade, le mĂ©decin appelle d'ailleurs les familles Ă  en discuter en amont, parce que la rĂ©animation est "trĂšs lourde" pour les cas graves de covid-19, avec des sĂ©quelles importantes possibles en cas de survie notamment pour les plus fragiles. "Vous vous retrouvez pendant trois semaines avec une machine qui respire pour vous, vous ĂȘtes endormis, vous ĂȘtes paralysĂ©s avec des curares", insiste-t-il.

Ainsi, qu'il y ait ou non assez de place, la rĂ©animation peut ĂȘtre "dĂ©raisonnable", insistent les experts, notant que les malades peuvent alors ĂȘtre orientĂ©s vers les soins palliatifs.

Mais en cas de crise, des tremblements de terre aux vagues d'attentats, et bien sĂ»r pour le coronavirus, les critĂšres de rĂ©animation peuvent se durcir, avec un afflux de patients face Ă  des moyens limitĂ©s. "Oui, on va ĂȘtre appelĂ© Ă  prioriser les malades. Si on reprend les termes du prĂ©sident (français) Emmanuel Macron, on est en guerre, et bien ça s'appelle du tri, comme sur le champ de bataille oĂč on laisse des blessĂ©s graves parce qu'on pense qu'ils vont mourir", souligne le Dr Guidet. "A ce moment-lĂ , on donne le respirateur Ă  celui qui a le plus de chance de survie", explique Ă  l'AFP le Dr Philippe Devos, rĂ©animateur Ă  LiĂšge, en Belgique.

- "Poids moral énorme" -

"Dans la mesure des moyens disponibles, on essaiera que ce ne soit pas de la loterie", poursuit-il, mettant en avant un ensemble de critÚres à associer, comme l'ùge et les maladies sous-jacentes. Alors que le nombre de malades se multiplie, il faut également "tenir dans la durée", souligne le Dr Guidet. "Il ne faut pas que les malades qui se présentent maintenant soient privilégiés par rapport à ceux qui vont arriver dans une semaine ou 15 jours, il ne faut pas tout saturer tout de suite".

En Italie, pays désormais le plus touché au monde, les hÎpitaux sont déjà saturés et les médecins font ce qu'ils peuvent. "On ne peut pas tenter d'obtenir un miracle (...) On essaie de sauver seulement ceux qui ont une chance", racontait récemment au Corriere della Serra Christian Salaroli, réanimateur dans un hÎpital de Bergame. "On décide par ùge, par condition de santé. Comme dans toutes les situations de guerre".

DĂ©but mars, face Ă  la saturation des hĂŽpitaux italiens, la SociĂ©tĂ© italienne d'anesthĂ©sie, rĂ©animation et soins intensifs envisageait mĂȘme une limite d'Ăąge pour l'admission en soins intensifs.

Une recommandation qui ne fait pas l'unanimité. "L'ùge seul, non", martÚle le Dr Guidet, racontant avoir admis en réanimation une malade grave du Covid-19 ùgée de 85 ans, sans aucun antécédent et parfaitement autonome jusque-là. Alors qu'un quarantenaire atteint d'une cirrhose au dernier degré et qui continue à boire n'y aurait pas sa place.

Ce sont les mĂȘmes principes que pour les listes d'attentes des greffes d'organe, commente Arthur Caplan, de l'Ă©cole de mĂ©decine Groceman de l'UniversitĂ© de New York. "Des gens meurent tous les jours depuis des dĂ©cennies parce qu'ils ne peuvent ĂȘtre transplantĂ©s", souligne le spĂ©cialiste de bioĂ©thique Ă  l'AFP. "Nous n'avons pas assez d'organes (...), le systĂšme est d'en donner Ă  la personne qui a le plus de chance de s'en sortir".

Mais pour le coronavirus, malgré les rÚgles ou recommandations, à la fin, c'est le réanimateur aux commandes qui prendra la décision, parfois en pleine nuit et en urgence, seul ou en équipe, estime-t-il. Un "poids moral énorme" à porter, souligne le Dr Devos. "On fait de la médecine pour soulager les gens. Pas pour faire des choix sur qui peut vivre".

AFP

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