Haydarpasa, l'adieu aux rails d'une gare mythique d'Istanbul

  • PubliĂ© le 20 septembre 2025 Ă  12:59
La gare de Haydarpasa à Istanbul, le 22 août 2025 en Turquie

Pendant prÚs de quarante ans, Senay Kartal a travaillé à Haydarpasa, l'une des plus anciennes gares de Turquie située sur la rive asiatique du Bosphore, dans le grondement des locomotives et l'agitation des passagers.

Les voyageurs d'Anatolie arpentaient ses escaliers de marbre, valises en main, s'Ă©merveillant devant ce monument grandiose immortalisĂ© dans de nombreux films et d'oĂč le Taurus Express, prolongement de l'Orient-Express, quittait autrefois Istanbul Ă  destination de Damas et Bagdad.

Mais depuis 2013, ses voies sont silencieuses et le ministĂšre turc de la Culture l'a reprise pour la transformer en centre d'art.
Pour Senay Kartal, désormais retraitée de 61 ans, le bùtiment néoclassique inauguré en 1908, posé au bord de l'eau, doit rester une gare.

"Les gens venant d'Anatolie pouvaient passer la nuit dans les salles d'attente, pas besoin d'hĂŽtel", se souvient-elle.

"C'Ă©tait un lieu magnifique, plein de mouvement et d'Ă©nergie. Cette beautĂ© a disparu", regrette-t-elle en Ă©voquant l'imposante bĂątisse qui a survĂ©cu Ă  l'effondrement de l'Empire ottoman, Ă  la PremiĂšre Guerre mondiale, Ă  des coups d'État et Ă  un incendie qui l'a dĂ©vastĂ©e en partie fin 2010.

- Migrations d'Anatolie -

La gare, d'oĂč des ArmĂ©niens ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s en 1915, a ensuite vu "affluer les migrants de la Turquie rurale vers Istanbul", rappelle Ayça YĂŒksel, sociologue et spĂ©cialiste de l'histoire de Haydarpasa.

"Elle occupe une place particuliÚre dans la mémoire de ceux qui ont vécu cette migration. Nous les retrouvons dans la littérature, l'art et le cinéma", souligne-t-elle.

Toujours debout, sa façade presque intacte aprÚs de longues années de travaux, il ne lui manque que les trains pour lui redonner vie.

En 2013, la gare a fermĂ©, d'abord pour ĂȘtre restaurĂ©e; puis des fouilles, qui se poursuivent, ont rĂ©vĂ©lĂ© des Ă©lĂ©ments datant du Ve siĂšcle avant JC.

En 2024, la gare a Ă©tĂ© placĂ©e sous le contrĂŽle du ministĂšre de la Culture et la premiĂšre phase d'un futur Centre culturel et artistique doit ĂȘtre achevĂ©e d'ici 2026.

Le projet implique de vider le bùtiment, dont une partie du complexe abrite les logements du personnel ferroviaire, sommé de quitter le lieux.

"Ce n'est pas seulement un bùtiment, c'est tout pour nous", objecte Hasan Bektas, conducteur de train et membre de la Plateforme Haydarpasa, collectif d'universitaires, d'urbanistes et d'employés opposés au projet.

Pour M. Bektas, l'emplacement, face au Bosphore, aiguise l'appétit des investisseurs.

"Leur objectif est toujours le mĂȘme: faire du profit sur chaque bel endroit. Le dĂ©valoriser puis l'exploiter", s'emporte-t-il, affirmant que "l'intĂ©rĂȘt public n'a jamais Ă©tĂ© pris en compte".

- "IcĂŽne mondiale" -

En octobre 2024, le ministre de la Culture Nuri Ersoy s'était pourtant engagé à maintenir la gare en activité. "Il y aura des trains à Haydarpasa et à Sirkeci (son pendant sur la rive européenne), un centre culturel et un jardin public. Mais ni centre commercial ni hÎtel", avait-il promis.

Au début des années 2000, des projets audacieux avaient été évoqués: sept gratte-ciel, un "World Trade Center", un stade olympique... "Personne ne s'est jamais battu pour la conserver dans sa forme originale", peste Hasan Bektas, pour qui Haydarpasa est pourtant une "icÎne mondialement connue".

Tous les dimanches depuis 2012, des manifestants se rassemblent prĂšs du bĂątiment en scandant "Haydarpasa est une gare et doit le rester".

Nehir GĂŒner n'Ă©tait qu'une enfant quand la gare a fermĂ© mais l'Ă©tudiante de 22 ans, qui la contemple depuis le ferry qui l'amĂšne Ă  l'universitĂ©, a fini par rejoindre les manifestants.

"Il est évident que ce projet de centre d'art, c'est juste pour le spectacle, (...) sans objectif derriÚre", accuse-t-elle.

Pour l'architecte GĂŒl Koksal, Haydarpasa Ă©tait bien plus qu'une gare, avec ses logements, ses ateliers de rĂ©paration et son port.

"C'est un joyau, mais il n'a de sens que s'il est préservé et maintenu en vie avec tout ce qui le compose", appuie-t-elle.

AFP

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