RĂ©unis Ă l'aube au bord d'un lac dans les Alpes japonaises, un prĂȘtre nippon et ses paroissiens espĂšrent que le changement climatique ne les aura pas privĂ©s d'une communion avec les dieux devenue rare.
Malgré le saisissant froid hivernal de cette région montagneuse, une poignée de sexagénaires se dirige vers le lac Suwa à la recherche d'un phénomÚne baptisé "Traversée du dieu", devenu imprévisible au fil des décennies.
Connu sous le nom de "Miwatari" en japonais, la "TraversĂ©e du dieu" dĂ©signe une fissure qui s'ouvre sur la surface gelĂ©e de ce lac de 13 km2, laissant des Ă©clats de glace plus fine jaillir et former une crĂȘte ressemblant au dos d'un dragon.
Depuis des siĂšcles, les prĂȘtres du sanctuaire voisin de Yatsurugi surveillent cette apparition et remplissent un registre tĂ©moin des Ă©volutions du climat.
Pour Kiyoshi Miyasaka, prĂȘtre local du culte shinto, et ses compagnons, la veille a dĂ©butĂ© le 5 janvier cette annĂ©e.
VĂȘtus de vestes frappĂ©es de l'emblĂšme du sanctuaire, ils partent emplis d'espoir, mĂȘme si la "TraversĂ©e du dieu" reste invisible depuis 7 ans maintenant.
"Voici le début des 30 jours décisifs", glisse Miyasaka.
Mais Ă l'approche du lac, sombre et agitĂ© dans la lumiĂšre prĂ©cĂ©dant l'aube, le sourire du prĂȘtre s'efface.
"Comme c'est triste", murmure-t-il en plongeant un thermomÚtre dans l'eau pour noter le résultat sur son registre.
Les archives des relevĂ©s datent de 1443, mĂȘme si les prĂȘtres du sanctuaire n'ont pris le relais qu'en 1683.
â "Un avertissement de la nature" â
"Ces relevĂ©s fournissent des donnĂ©es en un mĂȘme lieu sur plusieurs siĂšcles et, grĂące Ă eux, nous pouvons aujourd'hui comprendre Ă quoi ressemblait le climat il y a des centaines d'annĂ©es", explique Naoko Hasegawa, gĂ©ographe Ă l'universitĂ© Ochanomizu.
"Il n'existe aucune autre archive mĂ©tĂ©orologique comparable", dit-elle Ă l'AFP au sujet de ce trĂ©sor scientifique. Les climatologues du monde entier y voient un ensemble de donnĂ©es d'observation extrĂȘmement prĂ©cieux."
Une raréfaction du phénomÚne que scientifiques et croyants attribuent tous deux au changement climatique.
"Nous voyons les signes du changement climatique partout dans le monde, et le lac Suwa ne fait pas exception", dit à l'AFP Miyasaka, qui se désespÚre de revoir "Miwatari".
Selon la croyance shintoïste, "Miwatari" est tracé par un dieu traversant le lac pour rendre visite à son épouse.
Pour les scientifiques, ce phénomÚne apparaßt lorsque le lac, qui possÚde une source chaude, gÚle entiÚrement en surface, ce qui nécessite plusieurs jours sous les -10 °C.
La chape de glace se contracte et se dilate avec les variations de tempĂ©ratures entre la nuit et le jour, ouvrant des fissures qui se remplissent d'Ă©clats d'eau nouvellement gelĂ©e. Ces Ă©clats s'entrechoquent en produisant, dans un grondement distinctif, une crĂȘte qui peut atteindre plusieurs dizaines de centimĂštres de haut.
Takehiko Mikami se souvient l'avoir vu en 1998.
"La surface avait complÚtement gelé sur environ 15 centimÚtres d'épaisseur. Nous pouvions traverser le lac à pied", raconte ce professeur émérite de l'Université métropolitaine de Tokyo.
Ses recherches montrent que "Miwatari" apparaissait presque chaque hiver jusqu'aux années 1980, mais depuis, les températures matinales tombent rarement suffisamment bas pour que le lac gÚle entiÚrement.
"C'est un avertissement de la nature", alerte-t-il.
- "Mer ouverte" -
Le 26 janvier dernier, aprÚs des semaines d'observations glaciales à l'aube, Miyasaka et ses amis ont cru que "Miwatari" allait se montrer lorsque le lac a entiÚrement gelé.
Las! En quelques jours, la surface avait de nouveau fondu. Et le 4 février, Miyasaka a dû se résoudre: il y avait peu de chances que le dieu apparaisse avant l'année prochaine.
Cela porte à huit hivers consécutifs sans apparition, égalant la plus longue période "sans dieu" jamais enregistrée, datant du début du XVIe siÚcle.
Une chose est sûre: le gel intégral du lac est désormais l'exception, alors qu'il était la rÚgle pendant des siÚcles.
Lorsque "Miwatari" apparaĂźt, le prĂȘtre de Yatsurugi cĂ©lĂšbre un rituel shinto sur la glace, une cĂ©rĂ©monie que Miyasaka n'a pu organiser que 11 fois en plus de quarante ans de service.
Pour Mikami, la longue absence divine est un avertissement que "le réchauffement climatique s'accélÚre".
"Si la tendance se poursuit, je crains que nous ne revoyions jamais +Miwatari+", redoute-t-il.
AFP






