Soupçons de corruption

JO Tokyo-2020 : devant la justice française, les dessous d'une victoire suspecte

  • PubliĂ© le 22 janvier 2020 Ă  13:45
  • ActualisĂ© le 22 janvier 2020 Ă  13:52
L'ancien président de la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) Lamine Diack arrive au Tribunal, le 13 janvier 2020 à Paris

L'attribution des Jeux olympiques de Tokyo-2020 est-elle entachée d'actes de corruption ? A six mois de la cérémonie d'ouverture, les juges d'instruction à Paris ont accumulé les indices, malgré les lenteurs de la coopération internationale.

AprÚs quatre ans d'investigations, dont l'AFP a eu connaissance, une question demeure : le patron déchu de l'athlétisme mondial et ancien membre influent du Comité international olympique (CIO) Lamine Diack et son fils Papa Massata Diack ("PMD") ont-ils monnayé leur soutien à Tokyo contre des pots-de-vin déguisés en contrats de lobbying ?

Le pĂšre et le fils, qui doivent ĂȘtre jugĂ©s Ă  Paris pour corruption sur fond de dopage dans l'athlĂ©tisme russe, ont vu l'Ă©tau se resserrer dans ce dossier "olympique" : le premier, interdit de quitter la France, est inculpĂ© pour corruption dans l'attribution des Jeux de Rio-2016 et Tokyo-2020; le second, qui ne quitte plus le SĂ©nĂ©gal, est visĂ© par un nouveau mandat d'arrĂȘt international.

"Il n'y a rien qui démontre que Lamine Diack a influé sur le vote (pour Tokyo) contre de l'argent", répond Simon Ndiaye, son avocat avec William Bourdon. Papa Massata Diack n'a voulu faire aucun commentaire.

L'affaire a fait des dĂ©gĂąts au Japon. Le 10 dĂ©cembre 2018, l'ancien patron du comitĂ© de candidature Tsunekazu Takeda a Ă©tĂ© inculpĂ© pour corruption Ă  Paris. Trois mois plus tard, il dĂ©missionnait de la tĂȘte du comitĂ© olympique japonais.

- "Sombres nouvelles" -

L'ancien cavalier s'est retrouvé face au juge Renaud van Ruymbeke parce qu'il a signé deux contrats qui ont permis à Tokyo-2020 de rémunérer une discrÚte société, Black Tidings, à Singapour: 1,197 million de dollars singapouriens (800.000 euros) fin juillet 2013, puis 1,685 million (1,1 M EUR) fin octobre 2013. Entre les deux, Tokyo a été désignée par les membres du CIO, le 7 septembre, par 60 voix contre 36 pour Madrid.

Black Tidings, traduire "sombres nouvelles". Un nom connu des enquĂȘteurs français. Dans l'enquĂȘte sur l'athlĂ©tisme russe, c'est un compte de Black Tidings, alimentĂ© quelques jours plus tĂŽt par une sociĂ©tĂ© de Papa Massata Diack, qui a servi Ă  rembourser 300.000 euros Ă  la marathonienne Liliya Shobukhova quand elle a Ă©tĂ© suspendue pour dopage en 2014. La Russe avait exigĂ© de revoir son argent aprĂšs avoir payĂ© des maĂźtres chanteurs pour Ă©chapper Ă  des poursuites disciplinaires.

Devant le juge, Tsunekazu Takeda a assuré qu'il ignorait les liens entre Black Tidings et PMD, disant avoir "fait confiance" à ses collaborateurs. Il a aussi souligné le rÎle du géant japonais de la publicité Dentsu, dont des représentants auraient recommandé Black Tidings et son patron, un entrepreneur de Singapour, Ian Tan Tong Han.

Or, Dentsu est un partenaire historique de la FĂ©dĂ©ration internationale d'athlĂ©tisme, dont "PMD" Ă©tait le consultant marketing. M. Tan a lui Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  une semaine de prison Ă  Singapour dĂ©but 2019 pour avoir menti aux enquĂȘteurs sur les motifs du virement de la sociĂ©tĂ© de Papa Massata Diack, ont confirmĂ© les autoritĂ©s de Singapour Ă  l'AFP.

- L'influent Lamine Diack -

Quels services Black Tidings a rendus à Tokyo-2020 ? Le premier contrat évoque des conseils en communication et du lobbying. De ce travail, il ne reste que trois exposés sommaires sur l'industrie du sport en Asie.

Le second contrat prĂ©voit une analyse des raisons de la victoire. Un "habillage", selon les mots des enquĂȘteurs, pour qui Black Tidings est un paravent de Papa Massata Diack.

Lamine Diack, lui, ne s'en cache pas. Le 7 septembre 2013, il a voté pour attribuer les Jeux à Tokyo, mais pour récompenser le soutien historique du Japon à l'athlétisme, a-t-il dit aux juges.

En 2009, c'est sur des arguments similaires qu'il a éconduit Chicago, malgré un coup de fil de Barack Obama et une rencontre avec la premiÚre dame des Etats-Unis. "Les Etats-Unis sont trÚs forts en athlétisme mais n'organisent jamais les championnats du monde. J'ai également dit à Michelle Obama que les autres membres de l'athlétisme ne voteraient pas pour Chicago", a-t-il assuré.

- "Verrouiller" -

Retour en 2013. A la veille de la session du CIO, à Buenos Aires, une douzaine de ses membres de pays africains sont réunis autour de Lamine Diack, 80 ans. "Je leur ai dit que pour moi, c'était Tokyo (...) Comme personne n'a réagi, je suppose qu'ils étaient tous pour Tokyo", a-t-il affirmé au juge.

Le lendemain, jour du vote, son fils lui envoie un mail intrigant. "Information venant de ton collĂšgue africain, il paraĂźt que Sheick Ahmad (le KoweĂŻtien Ahmad Al-Fahad Al-Sabah, ndlr) est en train de tout faire pour amener les africains Ă  voter Madrid !!!! il faut que l'on verrouille pendant la pause".

"Je n'ai pas donnĂ© d'instruction", a insistĂ© Lamine Diack lors d'une audition, en juin 2019. Les enquĂȘteurs ont cherchĂ© Ă  identifier d'Ă©ventuels mouvements suspects sur les comptes des membres du CIO rĂ©unis avec lui. Des demandes de coopĂ©ration judiciaire ont Ă©tĂ© envoyĂ©es Ă  divers territoires, dont Jersey.

Lors d'une audition, le juge van Ruymbeke, remplacĂ© par la juge BĂ©nĂ©dicte de Perthuis depuis son dĂ©part Ă  la retraite, Ă  l'Ă©tĂ© 2019, a regrettĂ© qu'"aucune investigation (n'ait) Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e" au Japon, oĂč "la corruption privĂ©e (n'est) pas punissable pĂ©nalement".

La justice française s'estime compétente parce qu'au moment des virements suspects de Tokyo-2020, Papa Massata Diack aurait dépensé des dizaines de milliers d'euros chez un joaillier parisien. La boutique a reçu en novembre 2013 un virement de 85.000 euros de Black Tidings.

AFP

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