Des reliques perdues Ă  tout jamais

La guerre en Syrie, une "apocalypse culturelle" pour les joyaux du patrimoine

  • PubliĂ© le 20 mars 2021 Ă  12:59
Un hélicoptÚre d'attaque survole le site détruit de Palmyre dans le centre de la Syrie, le 4 mars 2017

Une décennie de guerre en Syrie a détruit le présent et assombri l'avenir d'une population plongée dans la misÚre. Mais le conflit a aussi ravagé les reliques d'un passé légendaire, parfois perdues à tout jamais. Terre de civilisations pluri-millénaires, des Cananéens aux Omeyyades, en passant par les Grecs, les Romains, les Byzantins, la Syrie regorge de trésors archéologiques qui en font un des joyaux du patrimoine mondial.

Sur le plan humanitaire, le conflit déclenché en 2011 aura eu un impact catastrophique. Mais les dommages infligés au patrimoine sont aussi parmi les plus graves jamais perpétrés depuis plusieurs générations. En une décennie, des sites archéologiques ont été bombardés, des musées pillés.

Dans le musée de Palmyre qu'il a dirigé pendant 20 ans, Khalil al-Hariri ne peut retenir l'émotion qui le submerge en évoquant les traumatismes de ces derniÚres années.

En mai 2015, les jihadistes du groupe Etat islamique (EI) sont en passe de conquérir la "perle du désert", dans le centre de la Syrie. Lui et son équipe resteront jusqu'aux derniers instants pour évacuer le plus d'artefacts possibles, les sauvant d'une disparition certaine.

La derniÚre fourgonnette quittera le musée dix minutes seulement avant l'arrivée de l'EI, qui transformera le bùtiment en tribunal et prison. "Mais le jour le plus difficile, c'est quand je suis revenu à Palmyre et que j'ai vu les antiquités détruites et le musée en ruines", confie le sexagénaire. "En voyant l'état du musée, je me suis écroulé à sa porte", lùche-t-il.

"Ils ont dĂ©truit et pulvĂ©risĂ© les visages de toutes les statues qui sont restĂ©es et que nous n'avions pas pu sauver. Certaines peuvent ĂȘtre restaurĂ©es, mais d'autres sont en miettes".

- "Venise du désert" -

CélÚbre pour ses temples gréco-romains vieux de plus de 2.000 ans, Palmyre a connu son apogée au IIIe siÚcle sous le rÚgne de la reine Zénobie qui défia l'empire romain. Classée au patrimoine mondial de l'Unesco, la "Venise du désert" était renommée pour son avenue de 1.100 mÚtres flanquées d'imposantes colonnades.

Quand les jihadistes sont arrivĂ©s, poursuivant leur expansion territoriale en Syrie et en Irak un an aprĂšs avoir proclamĂ© leur "califat", l'indignation est mondiale. Les vestiges d'une civilisation antique raffinĂ©e et cosmopolite deviennent le théùtre oĂč va s'exprimer la barbarie de combattants sanguinaires, cherchant Ă  atteindre de nouveaux sommets dans l'horreur.

Les ruines accueilleront les exĂ©cutions publiques mises en scĂšne et filmĂ©es par l'organisation pour assurer sa propagande sur Internet. Le corps dĂ©capitĂ© du cĂ©lĂšbre archĂ©ologue Khaled al-Assaad sera exhibĂ© pendant trois jours, aprĂšs avoir Ă©tĂ© torturĂ© par l'EI qui voulait lui faire avouer oĂč avaient Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©s les artĂ©facts du musĂ©e.

Le secteur sera finalement reconquis en 2017 par les forces gouvernementales et leur alliĂ© russe. Mais engagĂ©s jusqu'au bout dans leur gĂ©nocide culturel, les jihadistes auront dĂ©truit Ă  coup d'explosifs les temples de BĂȘl et Baalshamin, rĂ©duisant en poussiĂšre l'Arc de triomphe.

Des scĂšnes qui ne sont pas sans rappeler les destructions des Bouddhas de Bamiyan par les Talibans afghans en 2001. Revendant au marchĂ© noir les piĂšces du musĂ©es qui pouvaient ĂȘtre transportĂ©es, les combattants de l'EI ont pulvĂ©risĂ© les objets trop gros pour ĂȘtre dĂ©placĂ©s.

- "Destructions totales" -

Palmyre représente une des pertes les plus inestimables qu'a connu le patrimoine syrien. Mais le conflit n'a épargné aucune région. "Environ 10% des antiquités en Syrie ont été endommagées", indique l'ancien patron des Antiquités Maamoun Abdel Karim, lors d'un entretien avec l'AFP à Damas.

"Tout au long des deux millénaires passés de l'histoire syrienne, il n'y a rien eu de pire que ce qui s'est passé durant la guerre", confie-t-il, évoquant "des destructions totales et globales".

"Ce n'est pas un tremblement de terre ou un incendie, dans cette rĂ©gion ou dans une autre, ou mĂȘme une guerre dans une ville particuliĂšre. Les destructions concernent l'ensemble de la Syrie", dĂ©plore l'ancien responsable de 54 ans.

Le pays peut se targuer d'avoir six sites au patrimoine mondial de l'Unesco. En 2013, tous ont été inscrits sur la liste du patrimoine en danger. "En deux mots, c'est une apocalypse culturelle", confirme l'historien Justin Marozzi, auteur de "Empires islamiques: 15 cités qui ont défini une civilisation".

Pour lui, les destructions de la guerre ne sont pas sans rappeler une Ă©poque plus ancienne, celle des envahisseurs Mongols venus Ă©tendre au Moyen-Orient l'empire de Genghis Khan. "Je ne peux m'empĂȘcher de penser immĂ©diatement Ă  Timour (aussi connu sous le nom de Tamerlan), qui a semĂ© l'enfer ici en 1.400", poursuit M. Marozzi.

- Pillage et trafics d'antiquités -

La référence aux conquérants Mongols est inévitable quand on pense à Alep, ancien poumon économique du nord de la Syrie. Sa vieille ville est une des plus anciennes et mieux préservées au monde. Il y a six siÚcles, Tamerlan attaquait la métropole. Mais ce n'est pas un envahisseur étranger qui est responsable des dévastations de la décennie écoulée.

DominĂ©e successivement par les Grecs, les Romains, les Omeyyades ou encore les Mamelouks, la ville est cĂ©lĂšbre pour ses souks animĂ©s, son marchĂ© couvert, sa Grande MosquĂ©e des Omeyyades reconstruite au XIIe siĂšcle, ses madrasas, palais et bains publics. "Je ne peux pas oublier le jour oĂč le minaret de la mosquĂ©e des Omeyyades Ă  Alep est tombĂ©, ou le jour oĂč le feu a dĂ©vorĂ© les vieux souks", se souvient M. Abdel Karim.

Dans sa reconquĂȘte d'Alep, le gouvernement syrien a pu compter sur le soutien de l'aviation russe alliĂ©e. Le siĂšge brutal imposĂ© aux quartiers rebelles, entre 2012 et 2016, dĂ©figurera la citĂ©. La veille ville, une des lignes de front les plus fĂ©roces, sera dĂ©vastĂ©e.

Mais la guerre en Syrie, c'est aussi plus de 40.000 artéfacts pillés des musées et des sites archéologiques, selon un rapport publié en 2020 par la Fondation Gerda Henkel et la Société syrienne pour la protection des Antiquités, basée à Paris.

Le trafic a généré des millions de dollars en revenus: pour l'EI mais aussi d'autres groupes armés, des forces prorégime, alimentant également des réseaux de contrebande dominés par des nouveaux seigneurs de guerre.

Sur ses territoires, l'EI avait mĂȘme son propre dĂ©partement administrant les fouilles archĂ©ologiques, preuve s'il en faut que les bĂ©nĂ©fices Ă  tirer du business, mĂȘme s'ils n'ont jamais Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment Ă©valuĂ©s, Ă©taient suffisamment consĂ©quents.

Au paroxysme des violences, l'anarchie gĂ©nĂ©ralisĂ©e permettait aux objets les plus facilement transportables -- d'antiques piĂšces de monnaie, des statuettes, des fragments de mosaĂŻques -- de voyager partout pour ĂȘtre revendues au marchĂ© noir des antiquitĂ©s.

Si des efforts internationaux ont Ă©tĂ© lancĂ©s pour enrayer le trafic, et mĂȘme dans certains cas rapatrier des piĂšces subtilisĂ©es en Syrie et en Irak, les pertes sont Ă©normes.

- "Blessure pour toute l'humanité" -

Les consĂ©quences Ă©conomiques sont aussi graves pour l'avenir de la Syrie. Avant la guerre, les richesses du patrimoine commençaient Ă  peine Ă  attirer davantage de touristes, mĂȘme si le potentiel n'a jamais Ă©tĂ© exploitĂ© Ă  sa juste valeur.

L'actuel patron des AntiquitĂ©s, Mohamed Nazir Awad, regrette l'Ă©poque oĂč la Syrie, vĂ©ritable "paradis" archĂ©ologique, attirait des missions Ă©trangĂšres. Aujourd'hui, seuls les archĂ©ologues de la mission hongroise, engagĂ©e en Syrie depuis les annĂ©es 2000, continuent de venir dans le pays "de temps Ă  autres".
C'est notamment cette mission qui a aidé à la restauration du Krak des chevaliers, imposante forteresse médiévale érigée par les croisés au XIIe siÚcle.

Devenue une position stratégique que se disputaient le régime et les rebelles, le site dans la province centrale de Homs a finalement été reconquis en 2014 par l'armée.

Outre Palmyre et Alep, les veilles villes de Damas et de Bosra ont connu des destructions. Tout comme les villages antiques du nord de Syrie, surnommĂ©s les "villes mortes". Ou encore l'ancienne citĂ© romaine d'ApamĂ©e, sur les bords de l'Oronte, oĂč l'EI a menĂ© des fouilles clandestines.

A l'apogée de sa gloire, Palmyre était le symbole d'une civilisation cosmopolite et plurielle, carrefour commercial sur l'historique route de la soie, un foyer culturel majeur du monde antique.

Son architecture témoignait de fusions et mélanges entre les techniques gréco-romaines et les traditions locales et les influences de la Perse. Ce que la guerre a détruit à Palmyre, et par extension dans toute la Syrie, illustrait un riche passé multiculturel, un certain idéal de civilisation.

"Nous devrions tous nous soucier des destructions du patrimoine syrien", plaide M. Marozzi dans un entretien à l'AFP: "Des sites comme Palmyre ont une signification et une valeur universelle. Ils font partie de notre civilisation mondiale, ils représentent des jalons dans l'histoire de l'humanité. Tout dommage qui leur est infligé représente une blessure pour toute l'humanité."

AFP

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