Elections au Pakistan

La jeunesse ne s'en laisse plus conter

  • PubliĂ© le 21 juillet 2018 Ă  11:08
  • ActualisĂ© le 21 juillet 2018 Ă  11:20
Une étudiante utilise un smartphone sur le campus d'Islamabad le 12 juillet 2018

Une foule de jeunes, la plupart armés de smartphones, entoure la voiture d'un député et commence à filmer une scÚne peu commune au Pakistan: des électeurs en colÚre réclament désormais des comptes en direct à leurs représentants.

"OĂč Ă©tais-tu ces cinq derniĂšres annĂ©es?", lancent les protestataires Ă  Sikandar Hayat Khan Bosan, un propriĂ©taire terrien et chef tribal, Ă©lu en 2013, dont le vĂ©hicule est bloquĂ© dans sa circonscription de Multan (centre), alors qu'il fait campagne pour les lĂ©gislatives prĂ©vues mercredi prochain.

Le parlementaire est traité de "voleur" et de "girouette". Son assistant répÚte piteusement à ses contempteurs que M. Bosan ne se sent pas bien.
Etre ainsi clouĂ© au pilori en public paraissait impensable il y a quelques annĂ©es encore pour un homme politique pakistanais. A fortiori en milieu rural, oĂč nombre de vidĂ©os similaires ont pourtant Ă©tĂ© filmĂ©es ces derniers temps.

Elles jettent un pavĂ© dans la mare dans une sociĂ©tĂ© oĂč les propriĂ©taires fonciers, anciens du village et chefs religieux remportaient depuis des dĂ©cennies les scrutins sans rencontrer de grande opposition, en particulier dans les communautĂ©s de type fĂ©odal du sud et du centre du pays.

Ces potentats locaux avaient tout loisir d'user de leurs pouvoirs pour forcer leurs concitoyens à leur donner leur vote ou à choisir un politicien de leur choix. Courtisés par les partis politiques, leur allégeance était synonyme de passeport pour la victoire.
Mais des vidĂ©os comme celle de Multan, partagĂ©e Ă  des milliers de reprises, changent la donne dans un pays oĂč environ 55 millions de personnes ont dĂ©sormais accĂšs Ă  la 3G et la 4G, selon l'AutoritĂ© de tĂ©lĂ©communication pakistanaise.

- Ressentiment croissant -

Les plate-formes Youtube et Facebook live sont mises à profit pour ébranler les structures traditionnelles du vote. Les puissants sont directement défiés par vidéo. Les trÚs nombreuses chaßnes de télévision les reprennent ensuite, leur donnant une audience supérieure encore.
Leur popularité démontre un ressentiment croissant parmi les jeunes Pakistanais, observe Sarwar Bari, un analyste du Réseau pour les élections libres et justes, une coalition d'organisations de la société civile.

Les politiciens ciblés par ces vidéos "ne recevront pas, a minima, les votes des jeunes", prédit-il. Ce qui, étant donné leur poids dans le corps électoral, peut avoir un impact considérable. Quelque 46 millions de personnes enregistrées pour les élections législatives du 25 juillet ont moins de 35 ans, soit prÚs de la moitié d'un corps électoral de 106 millions de votants.

PrÚs de 17,5 millions d'électeurs, ùgés de 18 à 25 ans, mettront leur bulletin dans l'urne pour la premiÚre fois. M. Bari s'attend pour sa part à une participation "massive".

L'ex-champion de cricket Imran Khan, dont le parti PTI est l'un des favoris des lĂ©gislatives, avait su mobiliser cet Ă©lectorat lors des prĂ©cĂ©dentes Ă©lections en 2013. Mais mĂȘme lui n'Ă©chappe pas Ă  la tendance: une rĂ©cente vidĂ©o le montre ĂȘtre exfiltrĂ© alors qu'il est pris Ă  partie Ă  Karachi (Sud).

La mĂȘme mĂ©saventure est arrivĂ©e au Premier ministre sortant Shahid Khaqan Abbasi, forcĂ© de renoncer Ă  une visite dans la ville de Kahuta, prĂšs d'Islamabad, par une foule scandant : "donnez du respect aux Ă©lecteurs".

- "Révolution douce" -

"Les réseaux sociaux sont devenus un outil de renforcement de la démocratie", remarque Shahzad Ahmed, directeur de l'organisation Bytes for all, un centre de recherche spécialisé dans la sécurité numérique et la liberté d'expression. Ils poussent notamment les jeunes à s'engager dans le processus démocratique, selon une étude récente de l'Asia foundation.

"En gros, la jeunesse utilise les réseaux sociaux comme en Egypte", estime Maham Khan, une étudiante de 21 ans, se référant aux manifestations organisées au Caire en 2011 via internet, qui ont abouti à la chute du président Hosni Moubarak. Pour elle, Youtube, Facebook live et leurs utilisateurs jouent un rÎle un peu similaire au Pakistan : ils doivent "amener une révolution sociale douce".
Le vote des jeunes reste toutefois difficile à prévoir, tant les différences socioéconomiques, religieuses et idéologiques sont grandes parmi une si vaste population.

La plupart d'entre eux revendiquent l'accÚs à l'emploi et une meilleure éducation. D'aprÚs différents sondages, cet électorat irait davantage vers le PTI d'Imran Khan, dont la lutte contre la corruption constitue le principal cheval de bataille. "En tant que votant pour la premiÚre fois... je veux que mon vote apporte le changement", résume Rafey Khan Jaboon, un étudiant de 23 ans, interrogé pour l'AFP. Et d'affirmer : "les jeunes soutiennent un jeune parti, le PTI."

- © 2018 AFP

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