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La nouvelle vie, sans patron ni dividende, des anciens Fralib

  • PubliĂ© le 26 fĂ©vrier 2016 Ă  18:02
La coopérative Scop-Ti produit des thés et infusions sous le nom de "1336" en référence au nombre de jours de combat des anciens Fralib

Le chiffre d'affaires grimpe et on réembauche peu à peu les "copains": six mois aprÚs l'arrivée de leur thé en rayon, les ex-Fralib, dont le combat contre Unilever est devenu un symbole des luttes sociales, redécouvrent la vie d'entreprise.

Sans patron, ni dividende.
"On n'est pas des charlots, on est des pros", martĂšle GĂ©rard Cazorla, figure emblĂ©matique de ces ouvriers qui ont fondĂ© une coopĂ©rative, Scop-Ti, et repris leur usine. L'ancien leader CGT, 58 ans, tient Ă  faire visiter le site de GĂ©mĂ©nos (Bouches-du-RhĂŽne), prĂšs de Marseille, depuis les stocks oĂč le thĂ© en vrac est entreposĂ© en sacs de 500 kilos, jusqu'au laboratoire oĂč l'on goĂ»te le produit fini.
La marque 1336, allusion aux 1.336 jours "de lutte", "a bien démarré", ajoute le responsable, agréablement surpris de l'accueil qui lui est réservé depuis son lancement fin septembre, notamment par la grande distribution. On trouve les boßtes aux couleurs pastel de Scop-Ti chez Intermarché, dans plusieurs dizaines d'Auchan, dans les Carrefour du Sud-Est de la France, ou encore en ligne...
L'usine devrait produire 100 à 120 tonnes de thé en sachets cette année: "On est dans les clous, ça se passe plutÎt bien", souligne Gérard Cazorla. Sur les trois derniers mois de 2015, Scop-Ti a dégagé un chiffre d'affaires de 460.000 euros et la coopérative a pu réembaucher 30 salariés en CDI.
Ces jours-ci, les chaĂźnes sont Ă  l'arrĂȘt, mais pour la bonne cause: il faut rĂ©gler les machines car Scop-Ti a remportĂ© deux contrats avec des marques de distributeur, pour le compte desquelles elle va emballer du thĂ©.
- Che Guevara et Elephant -
Avec ça, "une dizaine de copains qui sont Ă  PĂŽle emploi vont pouvoir ĂȘtre rĂ©intĂ©grĂ©s d'ici mai-juin", se rĂ©jouit GĂ©rard Cazorla. L'objectif reste de rĂ©embaucher l'ensemble des 57 ex-Fralib qui ont investi leurs indemnitĂ©s dans la coopĂ©rative.
Pendant quatre ans, aprĂšs la dĂ©cision du groupe anglo-nĂ©erlandais Unilever de dĂ©localiser la production de GĂ©menos en Pologne, ces ouvriers qui produisaient des thĂ©s Lipton et des infusions ÉlĂ©phant, sont devenus le symbole du combat contre les dĂ©localisations, veillant jour et nuit sur leurs machines et multipliant les actions d'Ă©clat.
En mai 2014, aprÚs avoir fait annuler en justice plusieurs plans sociaux, ils ont réussi à arracher à Unilever 19,26 millions d'euros pour pouvoir monter leur projet, y investissant toutes leurs indemnités de licenciement.
L'usine, dans une zone industrielle sans Ăąme, garde quelques traces discrĂštes de cette lutte. Un tag de Che Guevara sur un mur; sous une bĂąche, l'Ă©norme Ă©lĂ©phant, clin d'oeil Ă  la marque produite jadis, que les Scop-Ti promenaient de manifestation en rassemblement... "On a du mal Ă  s'en dĂ©barrasser, mais on ne savait pas oĂč le mettre", sourit M. Cazorla.
Le conflit social est gravĂ© dans les tĂȘtes: plus que des collĂšgues, Scop-Ti, "c'est une famille", s'enthousiasme Rim Hidri, qui a commencĂ© en 2002 sa carriĂšre chez Fralib par quatre annĂ©es de galĂšre comme intĂ©rimaire. "Vous venez tous les jours avec la patate au boulot, vous savez pourquoi vous le faites".
Pour autant, "le boulot c'est le boulot. Si quelque chose ne va pas, on saura se le dire", affirme-t-elle. "Mais on fera plus attention Ă  l'humain".
- Patron? "Un gros mot!" -
Dans cette coopĂ©rative oĂč les grandes dĂ©cisions sont mises aux voix des salariĂ©s rĂ©unis en assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale, personne n'aurait l'idĂ©e d'appeler M. Cazorla "patron". "Sauf pour m'embĂȘter", s'amuse-t-il: "Pour nous, c'est un gros mot!".
"Président" de la coopérative parce qu'il en fallait bien un, il préfÚre une simple polaire grise au costume-cravate et empile les exemplaires de l'Humanité sur son bureau. "Il n'y aura jamais de dividendes, jamais de rémunération du capital. On a déjà donné !".
Si les Scop-Ti rĂȘvent tout haut de s'Ă©manciper du capitalisme, en bout de chaĂźne, les centaines de palettes qui attendent d'ĂȘtre chargĂ©es dans des camions, finiront, comme celles des multinationales, dans les rayons de la grande distribution.
Impossible en effet à l'heure actuelle de se passer de ces acteurs. "Il faut des volumes pour amortir les coûts de l'outil", explique M. Cazorla, alors que l'usine ne tourne qu'à 10% de ses capacités. Ils n'ont toutefois pas renoncé au coeur de leur projet: travailler avec des agriculteurs bio de la région.
En mars, la production d'une nouvelle marque de tisanes destinĂ©s aux magasins bio va dĂ©buter. En commençant par du tilleul bio, une culture qui a eu ses beaux jours en Provence avant d'ĂȘtre sacrifiĂ©e, assure le "patron", au profit de la cerise sur l'autel de la rentabilitĂ©.

Par Francois BECKER - © 2016 AFP
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