Maladie, secret et précarité

La triple peine d'Africaines séropositives

  • PubliĂ© le 30 novembre 2017 Ă  16:25
  • ActualisĂ© le 30 novembre 2017 Ă  19:19
Des femmes séropositives se réunissent dans les locaux de l'association Sol en Si de Bobigny, le 28 novembre 2017

Pour elles, le VIH est bien plus qu'un virus : une mort sociale. ContaminĂ©es par un conjoint polygame ou lors d'un viol commis par des passeurs, des Africaines sĂ©ropositives rĂ©fugiĂ©es en France relĂšvent la tĂȘte malgrĂ© la triple peine de la maladie, du "rejet" et de la prĂ©caritĂ©.


"Quand on m'a dit que j'avais le sida, j'ai voulu me jeter par la fenĂȘtre. Les soignants m'ont rattrapĂ©e". Catherine (prĂ©nom modifiĂ©) se souvient dans le moindre dĂ©tail de ce jour de 2013, de la chambre de l'hĂŽpital de banlieue parisienne oĂč elle avait Ă©tĂ© consulter pour d'Ă©tranges boutons sur le visage.
"Quand tu as cette maladie-lĂ , tout le monde te dĂ©laisse, mĂȘme tes enfants. Tu fais peur. Le sida, pour nous, c'est la prostitution. On dit que ça vient des femmes alors que ce sont les hommes qui sont polygames et nous contaminent", souffle cette Malienne de 43 ans qui a "fui la guerre".
Seule avec deux enfants à charge, elle a trouvé un refuge, une "écoute" et "de l'espoir" dans les locaux de l'association Sol en Si de Bobigny (Seine-Saint-Denis), qui accompagne prÚs des 200 familles touchées par le virus et dispose d'une crÚche pour 14 bébés.
Depuis plus de 20 ans, travailleuses sociales et psychologues y aident ces mÚres, pour la plupart seules et hébergées en hÎtel social, à se "re-projeter dans l'avenir". A travers une aide matérielle - banque alimentaire, distribution de couches et de lait, participation aux frais de "chancellerie" pour les titres de séjour pour "soins" auxquelles ces femmes peuvent prétendre - et un accompagnement psychologique et social.
En franchissant la porte, certaines rasent les murs. Aucune affiche ou prospectus ne laisse à penser que l'on accueille ici, au c?ur du deuxiÚme département français le plus touché par l'épidémie, des personnes séropositives. "Il y a un tel tabou... La question du secret est centrale. On a des femmes qui se coupent de tout entourage, d'autres qui le cachent à leur compagnon et leurs enfants", relate Florence Buttin, la psychologue.
Ella, 34 ans, sourire carmin et turban en wax sur la tĂȘte, explique "avoir fait le choix de n'informer personne". Jeune mĂšre, elle traverse le dĂ©partement plusieurs fois par semaine "pour partager ce poids", elle qui, Ă  la maison, cache le couteau qu'elle utilise, par peur de contaminer ses proches.


- "Montrer qu'on n'est pas foutue" -


Au rez-de-chaussée du local, le salon grouille de jeunes femmes pimpantes et d'enfants en bas ùge. "Les anciennes", comme chez elles, rigolent en se réchauffant une soupe ou un café, s'occupent des bébés des "nouvelles".
Parmi elles, Fatou, 36 ans, a des jumeaux de quelques mois et le regard brisé. Elle est arrivée clandestinement de CÎté d'Ivoire, via la Libye, par la mer. Seule, enceinte et contaminée. Elle dira seulement que le voyage a été "trÚs dur".
Taibou, une jeune réfugiée guinéenne, semble elle aussi à l'écart. "Au début, je n'arrivais pas à admettre, je venais juste pour les couches et le lait", confie-t-elle. Le VIH? "Le monsieur qui m'avait promis le visa...".
"Depuis peu, on voit arriver des femmes avec des parcours migratoires compliqués. Certaines ont traversé des pays entiers seules, ont été violées sur les bateaux, incarcérées. D'autres ont été +aidées+ par des hommes pour avoir des papiers. Elles sont brisées", s'alarme leur psychologue.
Autre sujet d'inquiétude : la précarité grandissante. "Il y a quinze ans, il y avait beaucoup de cas d'enfants contaminés : cela a complétement disparu. D'un point de vue médical, ça c'est amélioré... Mais la précarité a pris plus d'ampleur que la maladie", analyse Hortense Ngaleu, accompagnatrice sociale.
Catherine a commencĂ© Ă  faire des mĂ©nages. Son rĂȘve? "Rentrer au Mali et crĂ©er une association pour informer les femmes. Montrer qu'on peut avoir des enfants, qu'on n'est pas foutue quand on a le VIH". Elle pourrait alors "le dire" Ă  sa famille. Car elle en est dĂ©sormais persuadĂ©e : "dans la +causerie+, on peut changer les choses".

Par Jonah MANDEL - © 2017 AFP

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