"Une semaine en mer sous le soleil", peu de vivres, un décÚs et un corps qu'on jette par dessus bord. "Dallas", un trentenaire congolais, peine à raconter son exode clandestin "traumatisant" vers Mayotte qui reste un eldorado malgré les risques.
Les chavirages des kwassa kwassa, ces petites embarcations de pĂȘche Ă moteur utilisĂ©es par les passeurs, sont rĂ©guliers et meurtriers et la surveillance mise en place autour de la petite Ăźle française de l'ocĂ©an Indien a Ă©tĂ© encore renforcĂ©e pour les empĂȘcher d'aborder.
Mais rien ne semble dissuader les nombreux candidats africains, notamment comoriens, Ă l'immigration, toujours prĂȘts Ă prendre tous les risques pour rallier ce bout de France par la mer.
Trois mois aprĂšs son arrivĂ©e dans le dĂ©partement français oĂč il est venu demander l'asile, "Dallas", dĂ©sormais migrant sans papiers, peine encore Ă Ă©voquer son pĂ©riple. "AprĂšs ce qui s'est passĂ© sur le bateau, je ne serai plus jamais le mĂȘme".
Si beaucoup de clandestins s'Ă©lancent depuis l'Ăźle comorienne d'Anjouan, Ă 70 km de Mayotte, lui a quittĂ© la Tanzanie Ă bord d'une premiĂšre embarcation avant d'ĂȘtre transfĂ©rĂ© directement en mer Ă bord d'un kwassa kwassa, direction l'Ăźle française.
"On a passé une semaine en mer sous le soleil, il n'y a rapidement plus eu d'eau ni de nourriture. Une femme est morte, les passeurs ont jeté son corps par dessus bord. Et puis le kwassa est arrivé pour nous amener à Mayotte", décrit-il sous un prénom d'emprunt à un correspondant de l'AFP.
- "Plus de risques" -
Depuis 2019, l'Etat français a considérablement augmenté ses moyens de lutte contre l'immigration clandestine vers Mayotte à travers un programme nommé "Opération Shikandra".
La présence 24 heures sur 24 d'au moins trois bateaux intercepteurs en mer et une surveillance aérienne ont permis en 2021 d'interpeller 6.355 migrants et 324 passeurs et de détruire 459 kwassa kwassa, selon le bilan de la préfecture.
Et le rythme ne faiblit pas, selon les statistiques officielles publiées en avril: pas moins de 2.269 migrants interpellés et 163 barques détruites sur les quatre premiers mois de l'année.
Mais cette pression renforcĂ©e a un revers. "Ăa ne dĂ©courage pas les migrants, dĂ©terminĂ©s coĂ»te que coĂ»te Ă quitter leur pays, mais ça rend les trajets plus dangereux car les passeurs prennent plus de risques", estime Pauline Le Liard, chargĂ©e de mission de la Cimade Mayotte.
"C'est devenu beaucoup trop risqué", confie à l'AFP un passeur repenti d'Anjouan qui préfÚre taire son nom. "Comme on sait que beaucoup sont détruits par la police française, les fabricants de kwassa font du trÚs bas de gamme, du jetable, on met aussi des moteurs moins chers, moins puissants et plus de monde sur les bateaux", explique-t-il.
"Moi, je ne veux plus voir tout ce qui se passe en mer", poursuit l'ancien passeur qui dit ne plus pouvoir "compter tous ceux qui sont morts dans les chavirements".
- "A demain inch'Allah" -
L'homme a lui-mĂȘme crĂ» mourir lorsqu'une nuit, en pleine tempĂȘte, il a dĂ» couper ses moteurs en attendant que la police aux frontiĂšres française s'Ă©loigne de sa route. Finalement, son embarcation a pu gagner les cĂŽtes mahoraises.
Zaïd, lui, n'a pas réussi à les atteindre. Il a 17 ans lorsque, le 28 août 2021, le kwassa kwassa qu'il occupe avec une vingtaine de migrants chavire au sud de Mayotte qu'il espérait rallier pour y retrouver sa famille.
"Il m'a appelĂ© pour me dire: +Mama, on embarque+, je lui ai rĂ©pondu +Ă demain inch'Allah+. Et je ne l'ai plus jamais revu", se souvient sa grande sĆur Chaharizade Ali, 41 ans, qui l'a Ă©levĂ© comme une mĂšre.
L'océan ne le lui a pas rendu. Elle aurait préféré "que l'on retrouve son corps, savoir qu'il est vraiment mort et qu'on l'enterre pour que l'on puisse tous trouver la paix".
Faute de statistiques fiables, le coût humain des traversées clandestines entre Anjouan et Mayotte reste difficile à évaluer. Au début des années 2000, un rapport d'information du Sénat estimait qu'un millier de personnes par an y perdaient la vie. Depuis 2020, l'organisation des secours maritimes (Secmar) a officiellement enregistré 14 chavirages et 140 morts ou disparus dans les seules eaux de Mayotte.
 AFP
