Milice néonazie pour les uns, héros ukrainiens pour les autres: le régiment Azov, retranché dans Marioupol assiégée, est au coeur d'une guerre de propagande entre Kiev et la Russie, dont l'un des buts de guerre déclarés est la "dénazification" de l'Ukraine.
Les réseaux sociaux prorusses - à commencer par les comptes Twitter des ambassades de Russie à Paris ou Londres - bruissent de témoignages et commentaires sur les atrocités supposées de ce régiment, présenté comme "fasciste" ou "nazi".
Le 10 mars, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavov a justifié le bombardement d'une maternité à Marioupol, qui a choqué le monde entier, par la présence selon lui dans le bùtiment du "bataillon Azov et d'autres radicaux".
Depuis sa création en 2014, au début de la guerre contre les séparatistes prorusses dans l'est de l'Ukraine, le bataillon, intégré depuis à la Garde nationale - qui relÚve du ministÚre ukrainien de l'Intérieur - alimente tous les fantasmes.
FondĂ© par des militants d'extrĂȘme droite, dont AndriĂŻ Biletsky, issu de l'organisation paramilitaire Patriotes d'Ukraine, il recrute au dĂ©part des volontaires et arbore des emblĂšmes, comme le "Wolfsangel" (crochet de loup), rappelant ceux de la division SS Das Reich.
"En 2014, ce bataillon avait effectivement un fond d'extrĂȘme droite. Mais le rĂ©giment s'est ensuite +dĂ©-idĂ©ologisĂ©+, il est devenu une unitĂ© rĂ©guliĂšre", explique Andreas Umland, expert au Stockholm Centre for Eastern European Studies.
- "Mal absolu" -
"Ceux qui le rejoignent n'y vont pas par idĂ©ologie mais parce qu'il a la rĂ©putation d'ĂȘtre une unitĂ© combattante particuliĂšrement tenace", dit-il Ă l'AFP.
Cette formation, qui tire son nom de la mer d'Azov baignant le port de Marioupol, a forgĂ© sa lĂ©gende en participant Ă la reconquĂȘte de cette citĂ© portuaire stratĂ©gique face aux sĂ©paratistes, soutenus par les Russes, en juin 2014.
Huit ans plus tard, elle se retrouve dans le mĂȘme face-Ă -face Ă Marioupol, pilonnĂ©e sans relĂąche et coupĂ©e du monde, oĂč Vladimir Poutine entend bien signer la premiĂšre grande victoire de son "opĂ©ration militaire spĂ©ciale" aprĂšs des dĂ©buts pour le moins difficiles.
Et justifier son objectif de "dénazification" de l'Ukraine, la propagande russe qualifiant les dirigeants ukrainiens, y compris le président Volodymyr Zelensky, pourtant juif, de "néonazis" et de "drogués".
Cette rhétorique s'appuie sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, ou Grande guerre patriotique, trÚs ancrée dans la Russie contemporaine.
"Le mot +nazisme+ ou +fascisme+ renvoie, dans le contexte russe, à la figure du Mal absolu avec lequel on ne peut pas négocier: on ne peut que le combattre et chercher à l'éradiquer", relÚve Sergei Fediunin, politiste à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à Paris.
- "Nationalisme soft" -
La propagande russe renvoie aussi Ă la lutte des ultranationalistes ukrainiens contre l'URSS aprĂšs 1945 ainsi qu'Ă leur leader Stepan Bandera, qui collabora avec l'Allemagne nazie.
Le rĂ©giment Azov n'est pas en reste dans cette guerre de communication, multipliant sur sa chaĂźne Telegram les communiquĂ©s victorieux, accompagnĂ©s de vidĂ©os de blindĂ©s russes en flammes, et accusant les Russes d'ĂȘtre les "vrais fascistes".
"Il est devenu un régiment comme un autre", affirme Viatcheslav Likhatchev, expert au Centre des droits de l'Homme ZMINA à Kiev. "Il a juste une meilleure com, une bonne image et n'a que l'embarras du choix pour recruter les meilleurs" , dit-il à l'AFP.
Le rĂ©giment Azov, fort de 2.000 Ă 3.000 hommes selon son estimation, a aussi gardĂ© le mĂȘme emblĂšme, en mĂ©moire de la victoire de Marioupol de 2014, semant la confusion sur ses liens avec son passĂ©.
Mais en Ukraine, ce symbole n'a "pas la connotation d'un symbole fasciste", relÚve Andreas Umland. Et pour les Ukrainiens, "ce sont des combattants héroïques comme les autres", renchérit Viatcheslav Likhatchev.
Les dirigeants historiques d'Azov, dont AndriĂŻ Biletsky, ont rejoint aprĂšs 2014 la vie politique ukrainienne, Ă la tĂȘte de formations d'extrĂȘme droite qui n'ont jamais percĂ© au-delĂ de 2%. Ils ont repris les armes depuis le dĂ©but de l'offensive russe au sein du rĂ©giment Azov ou dans d'autres unitĂ©s. AndriĂŻ Biletsky, trĂšs actif sur Telegram, est de retour Ă Marioupol.
NikolaĂŻ Kravtchenko, idĂ©ologue d'extrĂȘme droite, a Ă©tĂ© tuĂ© prĂšs de Kiev dans une unitĂ© de volontaires de la dĂ©fense territoriale créée par des vĂ©tĂ©rans d'Azov, prĂ©cise Viatcheslav Likhatchev.
"Mais les forces politiques ultranationalistes sont en constante diminution en Ukraine depuis 2014 (..) C'est aussi parce que le nationalisme soft, nourri par l'agression russe, est devenu +mainstream+" (le courant principal), relÚve Anna Colin Lebedev, enseignante-chercheuse à l'université de Nanterre, sur Twitter.
AFP


