Ils prennent le plus de risque mais ils ne signent jamais les reportages: les fixeurs, ces traducteurs et guides sur lesquels s'appuient les reporters occidentaux, sont à l'honneur du Prix des correspondants de guerre, décerné à Bayeux, dans le nord-ouest de la France.
"On ne signe jamais nos papiers avec leur nom, mais on devrait car sans fixeur il n'y aurait pas de sujet. On se ferait buter au premier feu rouge", explique Ădith Bouvier, grand reporter indĂ©pendante interrogĂ©e lors de l'installation Ă Bayeux d'une exposition sur Bakhtiyar Haddad, kurde irakien de 41 ans, "perle des fixeurs", tuĂ© en juin Ă Mossoul.
La mine dont il a été victime a également coûté la vie au journaliste français Stephan Villeneuve et à la reporter suisse Véronique Robert.
"Si jamais le reportage déplaßt, c'est eux qui sont mis en danger. C'est facile pour nous d'aller prendre des risques pendant 15 jours, de dénoncer la corruption. Ce n'est pas la nÎtre, ça nous fait pas prendre de risque pour notre vie ici. On prend l'avion et on revient dans un quotidien à peu prÚs normal. Eux, ils restent dans leur pays en ruine", poursuit la reporter qui a travaillé en Irak pour plusieurs grands médias français.
Et "dans les endroits oĂč la dĂ©mocratie n'est pas vraiment imposĂ©e, les rĂšglements de compte sont parfois mafieux", renchĂ©rit Jean-Pierre Canet, ex-rĂ©dacteur en chef de l'Ă©mission tĂ©lĂ©visĂ©e française EnvoyĂ© spĂ©cial, qui a couvert l'Irak pour de grandes chaĂźnes françaises.
Bakhtiyar Haddad en savait quelque chose, lui qui a dĂ» passer un an Ă la Maison des journalistes Ă Paris aprĂšs un reportage, fin 2007, prouvant les exactions de certains combattants kurdes contre des populations chiites irakiennes, souligne Ătienne Huver, autre grand reporter qui a travaillĂ© en Irak, prĂ©sent aussi Ă Bayeux, dans le nord-ouest de la France.
- "RÎle clé" -
En 2004, aprĂšs un reportage de Corentin Fleury dans Falloujah tenu par les insurgĂ©s irakiens et les hommes d'Al-QaĂŻda, "l'ange gardien" des reporters français doit passer "quasi un mois" dans les geĂŽles des AmĂ©ricains qui le soupçonnent Ă tort d'ĂȘtre proche des djihadistes, prĂ©cise M. Huver.
"Bakhtiyar a passé quelques années en France enfant, son pÚre, un intellectuel, y poursuivant des études. Il avait viscéralement en lui l'indépendance, le journalisme comme contre-pouvoir", souligne M. Canet. "Sans fixeur, ce serait un journalisme aveugle, on ne comprendrait pas bien la situation, et pas qu'au Moyen-Orient", confirme le journaliste.
Bakhtiyar Haddad, par exemple, parlait le français, l'arabe, un dialecte kurde, comprenait un second dialecte kurde, et se dĂ©brouillait en anglais, souligne Ătienne Huver.
"Les fixeurs jouent un rĂŽle clĂ© pour savoir oĂč est le danger, Ă©tablir des relations avec les sources locales", rĂ©sume Christophe Deloire, directeur gĂ©nĂ©ral de Reporters sans frontiĂšre (RSF), interrogĂ© par l'AFP.
L'ONG, qui vient de mettre en place un recensement des violences dont sont victimes les fixeurs, va mettre en avant leur rÎle, jeudi à Bayeux lors de la cérémonie qui rend annuellement hommage aux reporters décédés dans l'exercice de leur fonction.
Tous les fixeurs n'ont certes pas les qualités d'un Bakhtiyar Haddad qui savait repérer aussi bien les sujets que les drones, faire preuve de la "décontraction" nécessaire pour "se mettre n'importe qui dans la poche y compris le plus réfractaire des responsables militaires" tout en restant "hyperconcentré", à l'affût des dangers, comme le raconte Jean-Pierre Canet, qui a travaillé avec lui en Irak.
"Il y a eu des cas de fixeurs vĂ©reux impliquĂ©s dans des prises d'otage", ajoute Christophe Deloire. "Bakhtiyar Ă©tait la Rolls des fixeurs. Sa disparition va forcĂ©ment nous pĂ©naliser mais il y a heureusement plein d'autres fixeurs", assure Ădith Bouvier.
En Irak, un fixeur est payé entre 200 et 1.000 dollars la journée, précise la journaliste.
L'exposition "Bakhtiyar Haddad, 15 ans de guerre en Irak", ouverte lundi, se tient jusqu'au 29 octobre.
AFP
