Elections

Les Irakiens aux urnes sans grandes illusions

  • PubliĂ© le 10 octobre 2021 Ă  13:35
  • ActualisĂ© le 10 octobre 2021 Ă  15:05
Une Irakienne montre son index teinté d'encre aprÚs avoir voté aux législatives à Bagdad, le 10 octobre 2021

Les Irakiens ont commencé à voter dimanche lors de législatives anticipées présentées par le pouvoir comme une concession face à un soulÚvement populaire. Mais entre la corruption endémique et la pléthore de factions armées, les électeurs ne s'attendent pas à de grands changements.

Dans les rues dĂ©sertes de Bagdad, policiers et soldats sont dĂ©ployĂ©s Ă  intervalles rĂ©guliers pour assurer la sĂ©curitĂ©. Et des dizaines d'observateurs internationaux dĂ©pĂȘchĂ©s par l'ONU et l'Union europĂ©enne supervisent le processus. Faisait partie des rares Ă©lecteurs matinaux, Jimand Khalil, une femme au foyer de 37 ans, a votĂ© Ă  Bagdad. "Je suis venue voter pour changer le pays en mieux et changer les responsables actuels qui sont incompĂ©tents. Ils nous ont fait beaucoup de promesses mais ne nous ont rien apporter."

DÚs l'ouverture des bureaux de vote censés fermer à 18H00 (15H00 GMT) sauf prolongation, le Premier ministre Moustafa al-Kazimi a déposé son bulletin à Bagdad. "C'est une opportunité pour le changement." "Votez, votez, votez", a-t-il martelé.

Dans la foulée, le turbulent mais incontournable clerc chiite Moqtada al-Sadr, dont la liste est considérée comme favorite, a glissé son bulletin dans l'urne dans son fief de la ville sainte chiite de Najaf, au sud de Bagdad. Les experts pronostiquent une abstention record. Initialement prévues en 2022, ces élections ont été avancées pour calmer la contestation de fin 2019, expression d'un immense ras-le-bol populaire fustigeant une corruption tentaculaire, des services publics défaillants et une économie en panne dans un pays riche en pétrole.

- "Humiliant"-

Mohammed, 23 ans, n'a pas pu se rendre dans sa province d'origine de Wassit pour voter. "Nous voulons le changement. Je suis diplÎmé en littérature arabe mais je nettoie les toilettes dans un restaurant", dit-il. "C'est humiliant!" Réprimé dans le sang -au moins 600 morts et 30.000 blessés-, le mouvement de contestation s'est essoufflé début 2020. Des dizaines de militants ont été victimes d'enlÚvements et d'assassinats, imputés aux factions armées fidÚles à l'Iran dont l'influence est forte en Irak.

Les militants de la contestation boycottent largement le scrutin. "Rien ne va changer, ces Ă©lections seront remportĂ©es par les mĂȘmes factions contre lesquelles le peuple a manifestĂ©", lĂąche Ă  Bagdad Mohammed Kassem, 45 ans, qui n'ira pas voter. Les mĂȘmes blocs traditionnels devraient prĂ©server leur reprĂ©sentation dans un Parlement fragmentĂ©, oĂč l'absence d'une majoritĂ© claire oblige les partis Ă  nĂ©gocier des alliances, selon des experts.

Le scrutin se dĂ©roule sous haute sĂ©curitĂ©, dans un pays oĂč le groupe jihadiste Etat islamique reste actif. Les aĂ©roports sont fermĂ©s jusqu'Ă  lundi. Les dĂ©placements entre provinces sont proscrits et les restaurants et centres commerciaux fermĂ©s. Comme quasiment toutes les formations politiques disposent chacune d'une faction armĂ©e, la crainte de violences et de fraudes est dans tous les esprits. "Le jour du scrutin, les Irakiens doivent ĂȘtre en confiance pour voter comme ils le souhaitent, dans un environnement libĂ©rĂ© de toute pression, intimidation et menace", a plaidĂ© l'ONU.

- "Chaises musicales" -

Quelque 25 millions d'Ă©lecteurs sont appelĂ©s aux urnes. Mais pour participer au vote Ă©lectronique et choisir parmi les plus de 3.200 candidats, ils devront ĂȘtre munis d'une carte biomĂ©trique. L'Ă©lection des 329 dĂ©putĂ©s se fait selon une nouvelle loi Ă©lectorale, qui instaure un scrutin uninominal et augmente le nombre de circonscriptions pour encourager, en thĂ©orie, indĂ©pendants et candidats de proximitĂ©.

Les résultats préliminaires sont attendus dans les 24 heures aprÚs la fermeture des bureaux de vote et les résultats définitifs dans une dizaine de jours. En cas de victoire, le courant de Moqtada al-Sadr, ex-chef de milice à la rhétorique anti-américaine, devra encore composer avec les grands rivaux pro-Iran du Hachd al-Chaabi, entrés au Parlement en 2018, surfant sur la victoire contre l'EI.

Un influent leader du Hachd, QaĂŻs al-Khazali, a dit souhaiter "une personnalitĂ© aux compĂ©tences Ă©conomiques" pour le poste de Premier ministre. Si la scĂšne politique reste polarisĂ©e sur les mĂȘmes dossiers sensibles -que ce soit la prĂ©sence des troupes amĂ©ricaines ou l'influence du grand voisin iranien- les partis entameront de longues tractations pour s'accorder sur un nouveau Premier ministre, poste qui revient traditionnellement Ă  un musulman chiite.

"L'Ă©lection donnera probablement naissance Ă  un autre Parlement fragmentĂ©. S'ensuivront des marchandages opaques pour former le prochain gouvernement", rĂ©sument les chercheurs Bilal Wahab et Calvin Wilder dans une analyse publiĂ©e par le Washington Institute. Difficile de voir dans ce scrutin "plus qu'un jeu de chaises musicales", ajoutent-ils. Et les demandes de la contestation "ont peu de chances d'ĂȘtre satisfaites".
AFP

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