Académie française

L'immortelle Barbara Cassin s'en prend au "global English"

  • PubliĂ© le 17 octobre 2019 Ă  20:31
  • ActualisĂ© le 17 octobre 2019 Ă  23:45
Barbara Cassin reçue à l'Académie française, le 17 octobre 2019

NeuviÚme femme seulement accueillie à l'Académie française depuis sa création en 1635, la philosophe et philologue Barbara Cassin a profité jeudi de son discours inaugural sous la Coupole pour fustiger le "global English" et plaider pour le plurilinguisme.

"Nous voulons contribuer à fabriquer une Europe résistante, qui refuse de s?en tenir à cette non-langue de pure communication qu'est le global English, dont les principales oeuvres sont les dossiers de demandes de subvention, ces +soumissions+ que classeront des +experts à haut niveau+", a affirmé la nouvelle académicienne dans le discours d'éloge à son prédécesseur, le musicologue et musicien Philippe Beaussant.

"Nous refusons que nos langues, celles que nous parlons, le français, l'anglais lui-mĂȘme (celui de Shakespeare, d'Emily Dickinson ou de Churchill), deviennent de simples dialectes, Ă  parler chez soi", a poursuivi l'auteure de "l'Ă©loge de la traduction". RĂ©sumant sa pensĂ©e, elle a lancĂ©: "Ni globish ni nationalisme".

Polyglotte, l?hellĂ©niste Barbara Cassin, revĂȘtue de son habit vert (dessinĂ© par la maison Patou) et portant fiĂšrement son Ă©pĂ©e lumineuse, qu'on croirait sortie de la saga Star Wars, ne mĂąche pas ses mots quand il s'agit de dĂ©fendre toutes les langues.

Sur son Ă©pĂ©e high-tech, s'affichent en lettres lumineuses sa devise empruntĂ©e au sĂ©miologue Jacques Derrida: "Plus d'une langue". Mardi, au Louvre, entourĂ©e de ses amis pour la "cĂ©rĂ©monie de l'Ă©pĂ©e", la philosophe qui fĂȘtera son 72e anniversaire dans quelques jours, avait dĂ©jĂ  expliquĂ© la signification de sa devise. "J'ai choisi comme devise: +Plus d'une langue+, d'abord parce qu'il y a plus d'une langue en France (...) on parle français ailleurs dans le monde et parce qu'une langue ça n'appartient pas", avait-elle dit.

Jeudi, devant ses pairs, Mme Cassin, qui fut membre de la commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud aprÚs la fin de l'apartheid, a rappelé qu'"avoir foi dans le langage, c'est comprendre qu'il n'y a rien de plus politique que de parler".

- "Flairer plus d'une langue" -

Et "pour parler une langue (...) pour savoir que c'est une langue que l?on parle, il faut en parler, ou en flairer, plus d?une. Plus d?une langue en Europe, et plus d'une langue dans nos classes". Car Barbara Cassin s'oppose "fermement" à "la hiérarchie des langues et à leur prétention auto-proclamée à un génie supérieur".

"La singularitĂ© d?une langue, la force de son gĂ©nie, la richesse de ses oeuvres ne conduisent pas Ă  la fermeture sur soi de cette langue ni du peuple qui la parle. Ce serait lĂ  faire le lit du pire des nationalismes. Il faut soutenir avec Umberto Eco que : +La langue de l'Europe ? et peut-ĂȘtre la langue du monde ?, c'est la traduction+", a-t-elle insistĂ©.

Expliquant que le français "évolue avec l?histoire, se réinvente avec la géographie", Barbara Cassin a pris la défense des langues régionales. "On ne dira jamais assez l?importance, pour la France et pour le français, des langues parlées en France, toutes". Elle a salué également "l'importance de la francophonie" regrettant au passage la décision du gouvernement d'augmenter les droits d'inscription à l'université pour les étudiants étrangers.

"À cause de la hausse diffĂ©rentielle des droits d'inscription, j?en connais dĂ©jĂ  quelques-uns cette annĂ©e qui vont, bon grĂ© mal grĂ©, parler anglais en Chine", a-t-elle dĂ©plorĂ© avant de se rĂ©jouir de la rĂ©cente dĂ©cision du Conseil constitutionnel qui a retoquĂ© cette dĂ©cision.

ChargĂ©e dĂ©sormais, Ă  l'instar des 34 autres membres de l'AcadĂ©mie, de rĂ©diger et mettre Ă  jour le Dictionnaire, elle a estimĂ© que "l'immortalitĂ© de la langue, et notre tĂąche d'acadĂ©miciens telle que je l'entrevois, c'est de faire en sorte que le Dictionnaire recommence quand il s'achĂšve, que nous acceptions d'ĂȘtre pris, entre la norme et l'usage, dans le flux du temps".

"La langue française n'est pas hors du temps, comme une essence fixe ou figĂ©e, elle a tout le temps. À nous, cohorte non close, de la servir au mieux", a-t-elle plaidĂ© devant une assemblĂ©e qui n'a que rĂ©cemment acceptĂ© de fĂ©miniser les noms de certains mĂ©tiers.

AFP

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