Un concept formalisé dans les années 1990

L'Urbex ou "exploration urbaine": l'Ile-de-France, terrain de jeux interdits

  • PubliĂ© le 27 aoĂ»t 2019 Ă  19:11
  • ActualisĂ© le 27 aoĂ»t 2019 Ă  19:17
Un adepte de l'urbex, l'exploration urbaine, visite un vieux corps de ferme abandonné, le 22 août 2019 au nord de Paris

Deux options s'offrent Ă  JĂ©rĂŽme pour accĂ©der Ă  ce corps de ferme abandonnĂ© du Val d'Oise: passer sous le grillage, grĂące Ă  une bĂ©ance heureuse qui permet d'y pĂ©nĂ©trer, ou contourner discrĂštement par la forĂȘt. JĂ©rĂŽme pratique l'urbex, pour "urban exploration" (exploration urbaine), un concept formalisĂ© dans les annĂ©es 1990.

En cette chaude journĂ©e d'Ă©tĂ©, oĂč les badauds flĂąnent, JĂ©rĂŽme opte pour la confidentialitĂ© des bois. Quittant soudain le sentier, il s'engouffre dans des broussailles clĂ©mentes et accĂšde ainsi aisĂ©ment Ă  la cour intĂ©rieure peuplĂ©e d'herbes folles de la ferme, partie d'un ancien manoir.
Silencieux, recueilli, JĂ©rĂŽme photographie les traces des nombreux hĂŽtes du lieu. La vĂ©gĂ©tation, d'abord, qui tente patiemment de reprendre ses droits, pointant le bout de ses feuilles par les fenĂȘtres Ă©ventrĂ©es.

Puis les stigmates des diffĂ©rentes occupations humaines, anciennes et modernes, tourne-disques au sol parmi les gravats, chaise perdue au milieu d'une piĂšce, inscriptions Ă  la craie de jeux d'enfants sur une large porte, voire quelques graffitis discrets, comme cette tĂȘte d'extra-terrestre qui tranche avec l'ambiance champĂȘtre du site.

Selon l'historien Nicolas Offenstadt, l'urbex est "la visite ou l'errance sans autorisation dans des lieux à l'abandon ou délaissés". Ce phénomÚne prend de l'ampleur, note le chercheur, en raison de "la désindustrialisation de régions entiÚres" et du développement de sites internet d'amateurs exposant leur production photo ou vidéo.

- Frisson de l'interdit -

JérÎme s'y adonne depuis quatre ans, sa curiosité naturelle l'ayant poussé à explorer des bùtiments en friche de sa région, "avant qu'ils ne soient démolis", sans jamais entrer par effraction.

Il affectionne le calme de ces adresses secrĂštes qui lui procurent une sensation de "bien-ĂȘtre" et d'"harmonie avec la nature". Sur son site Explosfriches.fr, il poste quelques-unes des 50.000 photographies des chĂąteaux, carriĂšres, gares et hĂŽpitaux visitĂ©s pour ceux "qui auraient peur d'y aller".

Nicolas Offenstadt, lui, pratique l'urbex pour comprendre ce que ces sites dĂ©peuplĂ©s "disent aujourd'hui du passĂ©". D'autres, comme RaphaĂ«l, le fondateur du site UrbexSession, sont plutĂŽt en quĂȘte de sensations fortes. Pour passer des vacances "atypiques", il dĂ©cide en 2013 d'entamer "un Tour de France des faits-divers". Un peu "macabre", reconnaĂźt-il. Depuis, il photographie usines, centres commerciaux et autres parcs d'attractions dĂ©saffectĂ©s, un tourisme "alternatif" couplĂ© Ă  une recherche artistique.

"GoĂ»t de l'aventure" et "frisson de l'interdit", intĂ©rĂȘt esthĂ©tique ou documentaire pour le patrimoine et l'histoire locale, les motivations des urbexers sont multiples, analyse M. Offenstadt. Certains se livrent Ă  l'urbex un peu par hasard sans connaĂźtre la mouvance, parce qu'ils tombent sur des lieux dĂ©sertĂ©s. D'autres dĂ©couvrent la pratique via Internet ou leur entourage.

- Contestation politique -

Nicolas Offenstadt estime que "la contestation politique, au sens large, des normes urbaines et sécuritaires" constitue une autre des motivations de ces explorateurs. Les pionniers constatent d'ailleurs une évolution de la pratique vers le spectaculaire, avec "des prises de risques complÚtement inutiles" et "suivie trÚs majoritairement par des ados", déplore Tim, fondateur du site Glauque-Land.

Théoriquement, la violation de propriétés privées ou publiques expose le contrevenant à une peine d'emprisonnement et une amende, qui varient selon le type de lieux (domaines appartenant à des particuliers, gares, monuments historiques, etc.) et la gravité du délit (intrusion simple, effraction, dégradation).

Mais dans les faits, les explorateurs sont rarement inquiétés, témoignent-ils. Tombé sur des gardiens, la police ou des propriétaires, Tim a toujours pu quitter les lieux sans encombres, aprÚs avoir expliqué sa démarche et acceptant, au besoin, de retirer les photos de son site internet.
JĂ©rĂŽme se souvient surtout de l'irruption de chiens ou d'escaliers branlants. Des piqĂ»res de rappel des multiples risques de cette activitĂ© qui n'est pas Ă  prendre "Ă  la lĂ©gĂšre". "Chaque moment d'inattention peut ĂȘtre fatal", juge-t-il.

Comme ce jour oĂč, concentrĂ© sur la porte d'une chaudiĂšre oubliĂ©e d'une ancienne usine d'aliments pour bĂ©tail, JĂ©rĂŽme ne perçoit pas immĂ©diatement la menace.

Mais, levant les yeux, il rĂ©alise que les planchers des Ă©tages supĂ©rieurs se sont en partie effondrĂ©s et que des machines rouillĂ©es de plusieurs dizaines de kilos le surplombent, dans un Ă©quilibre prĂ©caire. "LĂ , il y a quand mĂȘme danger de mort", constate, flegmatique, le trentenaire, qui relate qu'une exploratrice s'est griĂšvement blessĂ©e dans cette mĂȘme usine en raison d'un sol vermoulu.

"Le danger fait partie de l'activitĂ© mais il faut savoir se fixer des limites", estime JĂ©rĂŽme, qui compte bien rester entier pour poursuivre ses explorations, peut-ĂȘtre aussi Ă  l'Ă©tranger.

AFP

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