Ukraine

Ouragan de fer et de feu sur "Retroville", la guerre entre dans Kiev

  • PubliĂ© le 21 mars 2022 Ă  16:24
  • ActualisĂ© le 21 mars 2022 Ă  20:14
Un militaire ukrainien devant le centre commercial Retroville dévasté par un bombardement, à Kiev le 21 mars 2022

Les six cadavres sont Ă©tendus sous un auvent oĂč s'affichent les couleurs criardes de larges enseignes publicitaires. Des pieds nus d'un teint cireux dĂ©passent de la bĂąche de plastique noire. Deux des corps, souillĂ©s de terre mĂȘlĂ©e au sang, sont horriblement tordus et Ă  demi-nus, signe que les victimes ont Ă©tĂ© surprises dans leur sommeil.

Dans un faubourg du nord-ouest de Kiev, l'immense et flambant neuf centre commercial "Retroville" a été dans la nuit de dimanche à lundi la cible d'une frappe russe, vraisemblablement un missile, qui a tout dévasté sur des dizaines de mÚtres à la ronde, et fait au mois huit morts, selon un bilan officiel provisoire.

Toute la partie sud de l'immense centre commercial a été ravagée par cette apocalypse venue du ciel, qui s'est abattue aux environs de 22H45 et a secoué toute la capitale ukrainienne.

"J'étais tranquillement chez moi, mon appartement a vacillé sous le souffle de l'explosion, j'ai cru que l'immeuble allait tomber", s'étonne encore Vladimir, 76 ans. Les Russes "visaient sans doute une centrale thermique à quelques centaines de mÚtres de là", croit-il savoir, montrant du doigt une large cheminée blanche à l'horizon.

- Piscine et multiplex -

Inauguré début 2020, peu avant la pandémie du Covid, "Retroville", temple dédié à la consommation avec ses 250 magasins, ses enseignes occidentales, son multiplex et ses 3.000 places de parking, faisait la fierté des habitants de ce nouveau quartier.

Dans ce faubourg de Vinogradar, oĂč fleurissaient autrefois vignes et vergers, d'immenses tours ultra-modernes grisĂątres ont poussĂ© comme des champignons ces derniĂšres annĂ©es, dont certaines ne sont d'ailleurs pas encore habitĂ©es ni mĂȘme achevĂ©es.

Aux alentours directs du centre commercial, quasiment aucune fenĂȘtre ou baie vitrĂ©e n'a Ă©chappĂ© au souffle de l'explosion, et les bris de verre jonchent les parvis des immeubles cubiques d'une vingtaine d'Ă©tages.

Le parking sud de "Retroville" n'est plus qu'un vaste champ de bataille: véhicules pulvérisés, ferrailles tordues et débris acérés que l'on peine à enjamber.

Du club de fitness "Sportlife" et de sa piscine, construit sur ce parking, il ne reste plus littĂ©ralement qu'un amas d'acier affaissĂ© et des flaques d'eau crasseuse, oĂč baignent un peu partout des morceaux de polyester isolants fondus par la fournaise. L'odeur de brĂ»lĂ© prend Ă  la gorge, la boue mĂȘlĂ©e aux dĂ©bris colle aux pieds.

Une poignée de pompiers et militaires s'affairent dans les décombres à la recherche d'autres victimes, au pied d'un immeuble de dix étages carbonisé et encore fumant dont il ne reste que la structure en béton. "Ce sont les bureaux du centre commercial, heureusement il n'y avait personne", explique un riverain.

- "Roi David" -

De l'avis de tous sur le lieu de l'attaque, la frappe contre "Retroville" est l'attaque la plus importante dans Kiev mĂȘme, depuis le dĂ©but de la guerre. A l'intĂ©rieur du centre commercial, inondĂ© par la rupture des canalisations d'eau et dont le plafond est en grande partie effondrĂ©, une alarme rĂ©sonne encore quelque part au fond de l'enseigne Leroy Merlin, oĂč les Ă©talages de perceuses et autres outils de bricolage semblent Ă©trangement attendre le client.

Tentant de se frayer un passage au milieu des dĂ©combres, un prĂȘtre orthodoxe en soutane kaki se signe, marmonne des priĂšres et invoque le "roi David", insultant au passage les "terroristes russes". "Il y a des morceaux de corps lĂ -bas", lui glisse discrĂštement un militaire, visage dissimulĂ© par une Ă©charpe noire.

"J'Ă©tais lĂ  quand c'est tombĂ©", lĂąche Constantin, 22 ans, yeux bleu acier et pantalon de treillis. "Ça a tout fait pĂ©ter, un missile ou une Ă©norme roquette, on ne sait pas que c'Ă©tait, c'est tombĂ© juste sur le club de gym", ajoute-t-il d'un air las, refusant d'en dire plus sur le nombre ou l'identitĂ© des victimes.

Sous leur linceul de plastique, les six cadavres sont tous des hommes vĂȘtus d'effets militaires, laissant Ă  penser que des soldats dormaient sans doute lĂ . Les restes d'un Ă©norme bloc moteur, fichĂ© dans le sol, et des morceaux de carcasses d'acier vert caractĂ©ristiques font inĂ©vitablement penser Ă  des engins blindĂ©s.

Dans Kiev presque assiégé par l'armée russe, il n'est pas rare de voir dissimulés au hasard des parkings souterrains et autres ponts ces piÚces d'artillerie, camions militaires et batteries anti-aériennes.

A la limite nord-ouest de la capitale, oĂč les soldats russes ne sont qu'Ă  quelques kilomĂštres au-delĂ  de la localitĂ© d'Irpin, ce district de Podilsky sert aussi Ă  l'armĂ©e ukrainienne pour mener ses attaques d'artillerie, confessent des habitants.

Le son du canon résonne d'ailleurs réguliÚrement au loin ce lundi matin. Les sirÚnes d'alarme prennent peu aprÚs le relais dans toute la ville.

"C'est la plus grosse bombe qui a touché la ville jusqu'à présent", s'inquiÚte Dima Stepanienko, 30 ans, un voisin qui s'est "retrouvé au pied du lit" avec l'explosion. La guerre serait-elle désormais dans Kiev? "J'en ai peur", souffle-t-il en baissant le regard.

AFP

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