Environnement

Plaie pour les Antilles, la sargasse est une aubaine pour d'autres

  • PubliĂ© le 22 septembre 2018 Ă  12:14
  • ActualisĂ© le 22 septembre 2018 Ă  12:34
Des algues sargasses sur la plage du Gosier, le 23 avril 2018 en Guadeloupe

Concevoir des objets plastiques, de l'engrais et mĂȘme de la biĂšre Ă  base de sargasses "n'a rien de compliquĂ©", assurent industriels et scientifiques. Plaie pour les Antilles, ces algues brunes nausĂ©abondes et toxiques peuvent ĂȘtre une aubaine Ă  condition d'anticiper leur arrivĂ©e. "Les sargasses passent leur vie Ă  la surface de l'eau et sont Ă  la merci des courants. Un moment donnĂ© elles Ă©chouent parce qu'elles ont rencontrĂ© une terre sur leur passage", explique Thierry Thibaut, phycologue (spĂ©cialiste des algues) et maĂźtre de confĂ©rences Ă  l'UniversitĂ© d'Aix-Marseille.

Depuis fĂ©vrier, ces algues arrivent par dizaine de milliers de tonnes sur les cĂŽtes de Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, et mĂȘme de Guyane. Elles s'amoncellent sur les rivages, bloquent parfois l'accĂšs des bateaux, mais surtout dĂ©gagent, en sĂ©chant, de l'hydrogĂšne sulfurĂ© et de l'ammoniac, qui peuvent provoquer maux de tĂȘte, nausĂ©es et vomissements.

En prĂ©vention, des Ă©tablissements scolaires ont Ă©tĂ© fermĂ©s en mai en Guadeloupe. Face Ă  la grogne, un "plan sargasses" avec une enveloppe de 10 millions d'euros a Ă©tĂ© dĂ©bloquĂ©e par l'État.
"C'est compliquĂ© aux Antilles mais pas ailleurs. Il ne faut pas paniquer Ă  chaque fois que quelques sargasses arrivent, il faut rĂ©agir par opportunitĂ©", rĂ©pond Thierry Thibaut, responsable de l'ExpĂ©dition Sargasse CaraĂŻbes. "Je suis allĂ© au Texas, soumis au mĂȘme phĂ©nomĂšne; les AmĂ©ricains anticipent les Ă©chouages", un Ă  deux mois Ă  l'avance Ă  partir des modĂšles de dispersion et des satellites.

Ces derniers, "pragmatiques", se servent de leur tas de sargasses qu'ils recouvrent de sable et de plantes terrestres pour réaliser des barriÚres anti-érosion sur les cÎtes texanes. "D'autres en font de la biÚre +sargassum beer+", précise le chercheur.
A Marie-Galante en Guadeloupe, certains agriculteurs commencent Ă  l'utiliser dans leur champ comme compost.

- Collecte aléatoire -

En Bretagne, la start-up Algopack s'est spécialisée dans le plastique à partir de ces algues brunes. Elle réalise des dalles, des cadres de lunettes, des verres, des jetons de caddies, des urnes funéraires...

L'entreprise basĂ©e Ă  Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) a dĂ©veloppĂ© pour des Ă©leveurs "des petits palets d'algues pour les cochons avec lesquels ils peuvent passer leur nerf". "Comme ils sont dans des espaces assez confinĂ©s, ils dĂ©veloppent une certaine agressivitĂ©, c'est pour leur bien-ĂȘtre", commente le prĂ©sident d'Algopack David Coti.

Au dĂ©part du projet, le chef d'entreprise avait envisagĂ© d'utiliser les algues vertes, flĂ©au en Bretagne, "des algues bretonnes, mais trop coĂ»teuses". Contrairement Ă  l'algue verte, l'algue brune, contient plus de fibres et moins d'eau, autour de 80% contre 98%. Pour un mĂȘme produit, la quantitĂ© d'algues Ă  traiter est infĂ©rieure.

La clientÚle d'Algopack: "des entreprises du CAC 40 qui ont la volonté de réduire leur bilan carbone, de diminuer leur consommation de plastique pétrolier", analyse M. Coti. Selon le PDG, "le produit plaßt beaucoup aux entreprises mais il faut qu'on résolve l'équation du prix et la production de gros volumes".

Outre le coût qui reste élevé par rapport aux produits issus de la pétrochimie, la difficulté réside dans l'installation d'un point de collecte des sargasses.
"On peut prévoir sur quelques mois mais selon les années, les lieux d'échouage sont changeants. En ce moment, il y en a en Guadeloupe mais il peut ne plus en avoir pendant les trois prochaines années et en avoir à la Barbade", explique Xavier Le Métayer, chargé de la production à Algopack.

"La collecte est totalement alĂ©atoire", confirme Thierry Thibaut, membre de l'Institut mĂ©diterranĂ©en d'ocĂ©anologie. "Les sargasses constituent un Ă©cosystĂšme extrĂȘmement important puisque ça sert de garderie pour beaucoup de poissons. Si on dĂ©veloppe une industrie lĂ -dessus et qu'il n'y en a pas assez qui s'Ă©chouent et qu'on commence Ă  aller au large pour les dĂ©truire, lĂ  cela va devenir un problĂšme", met en garde le chercheur.

- © 2018 AFP

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