Droits bafoués

Pour les migrants de Calais, une vie d'expulsions, d'"humiliations" et de "harcĂšlement"

  • PubliĂ© le 7 octobre 2021 Ă  07:32
  • ActualisĂ© le 7 octobre 2021 Ă  18:48
Démantelement d'un camp de migrants par la police prÚs de l'hÎpital de Calais, le 29 septembre 2020

Expulsions quotidiennes, tentes lacĂ©rĂ©es, biens confisquĂ©s... L'État met en oeuvre une "politique de dissuasion" sur le littoral nord, qui soumet les migrants Ă  une "humiliation et un harcĂšlement quotidiens", documente un rapport publiĂ© jeudi par l'ONG Human Rights Watch (HRW).

Dans cette publication qui intervient cinq ans aprÚs le démantÚlement en octobre 2016 de l'immense campement de Calais, surnommé la "jungle", HRW estime que "les pratiques de la police" sur le littoral "ont rendu la vie des migrants de plus en plus misérable".

A Calais, Grande-Synthe et leurs environs, oĂč plus d'un millier de personnes vivent toujours dans les zones boisĂ©es, des entrepĂŽts dĂ©saffectĂ©s ou sous les ponts, dans l'espoir de passer vers le Royaume-Uni, la police couple "des expulsions de masse pĂ©riodiques" avec "des opĂ©rations routiniĂšres" qui poussent les exilĂ©s Ă  se dĂ©placer continuellement, "pendant que les agents confisquent les tentes qu'ils n'ont pu emporter avec eux - les tailladant souvent pour qu'elles ne soient plus utilisables", Ă©crit l'ONG.

"Quand la police arrive, nous avons cinq minutes pour sortir de la tente avant qu'elle ne détruise tout", témoigne ainsi Rona D., une Kurde irakienne citée dans le rapport. "La police a tailladé la bùche qui servait de toit à notre abri", expliquait-elle lorsqu'elle avait été interrogée en décembre 2020.

- 950 expulsions en 2020 -

"Rien ne peut justifier de soumettre des personnes à une humiliation et un harcÚlement quotidiens", a estimé Bénédicte Jeannerod, directrice pour la France de HRW. "Si l'objectif est de dissuader les migrants de venir dans le nord de la France, ces politiques sont un échec flagrant et plongent les personnes dans une profonde désolation."

Selon le HRO (Human Rights Observers), une association qui s'est spĂ©cialisĂ©e dans le suivi de la situation migratoire sur le littoral nord, la police a procĂ©dĂ© en 2020 Ă  plus de 950 opĂ©rations d'expulsions "de routine" Ă  Calais, 90 Ă  Grande-Synthe, lors desquelles elle a saisi 5.000 tentes et bĂąches. "Ces pratiques abusives s'inscrivent dans une politique de dissuasion plus globale des autoritĂ©s, visant Ă  supprimer ou Ă  Ă©viter tout ce qui pourrait, Ă  leurs yeux, attirer les migrants dans le nord de la France et encourager l'Ă©tablissement de campements ou d'autres +points de fixation+", dĂ©plore encore HRW, qui a enquĂȘtĂ© sur place d'octobre Ă  dĂ©cembre 2020, puis en juin et juillet 2021, interrogeant notamment 60 migrants.

Une stratégie assumée par le ministÚre de l'Intérieur, qui n'a pas répondu aux sollicitations de l'AFP mais dont le locataire Gérald Darmanin expliquait en juillet à la Voix du Nord: "La consigne que j'ai donnée pour éviter de revivre ce que les Calaisiens ont connu il y a quelques années, c'est la fermeté des forces de l'ordre", qui se traduit par "des opérations toutes les 24 ou 48 heures".

- "Cercle vicieux" -

Elle se traduit aussi, rappelle l'ONG, par les "restrictions Ă  l'aide humanitaire", qui se sont cristallisĂ©es dans de rĂ©cents arrĂȘtĂ©s interdisant la distribution de nourriture et d'eau par certaines associations dans le centre-ville de Calais.

Restent les distributions approuvĂ©es par l'État. "Parfois, ils changent l'endroit oĂč ils donnent la nourriture et on ne sait pas oĂč aller. On essaie de courir", mais "le temps qu'on arrive, ils peuvent ĂȘtre dĂ©jĂ  partis", raconte un Syrien de 17 ans. "En gros, les autoritĂ©s font tout ce qu'elles peuvent pour rendre les conditions de vie invivables", rĂ©sume Antoine Guittin, un responsable associatif local de Choose Love citĂ© dans le rapport.

Face à ce constat, sur lequel associations, autorités indépendantes et défenseurs des droits de l'homme alertent depuis des années, Human Rights Watch exhorte la France à "rompre le cercle vicieux des expulsions et des harcÚlements répétés".

Il faut surtout, demande l'ONG, "mettre fin Ă  la pratique consistant Ă  confisquer les tentes, bĂąches, sacs de couchage et couvertures dans les campements".
Le démantÚlement de la "jungle" devait "mettre fin à une situation indigne", souligne Bénédicte Jeannerod. "Mais la situation actuelle est, à bien des égards, elle aussi indigne."

AFP

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