LGBTQ

Project Q, le salon de coiffure "queer" qui "sauve des vies"

  • PubliĂ© le 26 mai 2018 Ă  10:54
  • ActualisĂ© le 26 mai 2018 Ă  11:49
Madin Lopez coiffe un client dans son salon de coiffure mobile, Project Q, le 15 avril 2018 Ă  Los Angeles

Nova veut raser un cÎté de son crùne pour avoir un "air plus masculin", et porter de longues dreadlocks de l'autre.

Dans son salon de coiffure mobile, Project Q, Madin Lopez acquiesce et commence à tresser des extensions.Dans sa caravane équipée d'un grand miroir éclairant, d'un fauteuil pivotant et d'une collection de brosses, ciseaux et rasoirs, Madin coupe gratuitement à Los Angeles les cheveux des jeunes SDF noirs qui, comme Nova, se considÚrent "non binaires": ni tout à fait homme, ni tout à fait femme.

Il faudra huit heures pour façonner l'allure rĂȘvĂ©e par Nova, qui considĂšre que son apparence perçue jusque-lĂ  comme "super fĂ©minine" --avec les cheveux raides ou des chignons-- ne lui correspond pas.

Nova vit dans un foyer pour sans-abris et veut pouvoir exprimer son identité plurielle: se sentir certains jours "comme une princesse", et d'autres comme un homme --en portant s'il le faut un compresseur pour aplatir sa poitrine.Pour les queer afro-américains, trouver un coiffeur qui connaisse leur texture capillaire et qui les comprenne relÚve du défi: beaucoup refusent de s'occuper de quelqu'un qu'ils n'arrivent pas à cerner ou ne savent pas comment faire: "Quelqu'un qu'ils perçoivent comme une femme (...), ils veulent toujours faire une coupe plus féminine, que ce soit joli autour du visage".Sans parler du coût rédhibitoire pour les jeunes SDF d'une coupe sophistiquée comme celle que souhaite Nova: l'addition peut atteindre 700 dollars.

Madin, 31 ans, le fait gratuitement pour aider ces jeunes dans lesquels ils se reconnaissent. Les "queer" demandent Ă  ĂȘtre qualifiĂ©s par des pronoms ou articles pluriels pour reflĂ©ter cette double appartenance masculine et fĂ©minine."Quand je vois Nova, je me vois, moi. J'ai Ă©tĂ© Ă  sa place. Moi aussi je n'avais pas de chez moi", expliquent-ils, le sourire aux lĂšvres et la voix douce, sur fond de musique R&B.

- Estime de soi -

"AprĂšs les cheveux, on aura envie de se faire les ongles. D'ĂȘtre propre. Tout ça, c'est une question d'estime de soi, de prĂ©sentation au monde, de savoir qu'on vaut quelque chose mĂȘme si on dort dans un foyer ou dans la rue", insistent-ils."Prendre soin de soi, c'est une forme de rĂ©sistance", assure Madin, silhouette et traits fins, lunettes rondes intellectuelles, tĂȘte rasĂ©e sur un tiers et cheveux coupĂ©s trĂšs court sur le reste. Son objectif est de servir de modĂšle Ă  ces jeunes, ce qui lui a manquĂ©.

Quand Madin avait treize ans, ses parents l'ont battu(e), ne supportant pas son identité "queer"."Une prof a vu des marques autour de mes oreilles et a appelé la police. Je me suis retrouvé(e) en famille d'accueil", racontent-ils.A l'époque, Madin restait prostré(e) pendant parfois des semaines. "Et puis je me suis fait couper les cheveux et ça a changé. Il y a eu comme un déclic (...) je me sentais mieux".

Avant de commencer à coiffer des camarades de lycée contre des tickets de bus, de quoi manger, des tampons,...Mais son lycée était en proie à la violence: "Au bout de mon troisiÚme ami hospitalisé pour avoir reçu une balle perdue, je suis parti(e) et me suis inscrit(e) en école de coiffure".

La coiffure est vue par Madin comme du militantisme face aux discriminations dont font l'objet les Noirs et les jeunes homosexuels, bissexuels, transgenres ou queer (LGBTQ) aux Etats-Unis.

- "Tu iras en enfer" -

D'aprĂšs Madin, malgrĂ© la lĂ©galisation du mariage homosexuel, la vie reste difficile pour les jeunes LGBTQ: "On se bat encore pour pouvoir utiliser des toilettes" qui correspondent Ă  leur identitĂ© sexuelle.Et de mentionner les jeunes Noirs par la police, l'attentat d'Orlando dans une boĂźte de nuit homosexuelle en 2016, etc. "On a l'impression d'ĂȘtre une cible, c'est terrifiant".

Dans la communauté noire marquée par l'évangélisme chrétien, les personnes queer sont parfois trÚs mal acceptées. Quand Madin a épousé une jeune femme, "mon pÚre m'a dit au téléphone +tu iras en enfer, je ne veux plus jamais te voir+".

Beaucoup de jeunes "non binaires" rejetés par leur famille finissent dans la rue, d'autant plus que la Californie traverse une grave crise du logement.
Alors pour Nova, le salon de coiffure de Madin est davantage que ça: c'est un refuge, un lieu presque thérapeutique: "Ils comprennent ce que je traverse, c'est vital. Ils sauvent des vies".

 AFP

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