Brésil

Sale temps pour les opposants de Jair Bolsonaro

  • PubliĂ© le 20 mars 2021 Ă  18:00
  • ActualisĂ© le 20 mars 2021 Ă  18:59
Le président brésilien Jair Bolsonaro, à Brasilia, le 10 mars 2021

Quand la police a frappĂ© Ă  la porte du cĂ©lĂšbre youtubeur brĂ©silien Felipe Neto lundi pour lui annoncer l'ouverture d'une enquĂȘte contre lui pour atteinte Ă  la sĂ©curitĂ© nationale, son sang n'a fait qu'un tour.

Quelques jours plus tĂŽt, il avait traitĂ© le prĂ©sident Jair Bolsonaro de "gĂ©nocidaire", fustigeant sa gestion chaotique de la crise sanitaire dans un pays oĂč le Covid-19 a tuĂ© prĂšs de 290.000 personnes.

L'enquĂȘte a Ă©tĂ© ouverte Ă  la demande d'un des fils du chef de l'Etat, Carlos Bolsonaro, conseiller municipal de Rio de Janeiro et grand stratĂšge de son pĂšre sur les rĂ©seaux sociaux. Mais elle a finalement Ă©tĂ© suspendue jeudi par une juge qui l'a considĂ©rĂ©e illĂ©gale.

AussitĂŽt aprĂšs, Felipe Neto, 33 ans, qui compte 41 millions d'abonnĂ©s sur Youtube et 12,4 millions sur Twitter, a annoncĂ© qu'il paierait lui-mĂȘme les honoraires d'avocats qui dĂ©fendraient d'autres opposants poursuivis en justice.

"Comment (Carlos Bolsonaro) aurait voulu que je parle d'un président qui qualifie la plus grande pandémie jamais vue depuis des années de +petite grippe+ et pousse les gens à sortir de chez eux comme si de rien n'était ?", a demandé le youtubeur.

L'ouverture de l'enquĂȘte Ă  son encontre a Ă©tĂ© fondĂ©e sur la Loi de SĂ©curitĂ© Nationale, qui date de la dictature militaire (1964-1985), reste en vigueur aujourd'hui et vise Ă  "faire taire les opinions dissidentes", explique Thiago Amparo, avocat et professeur de Droit Ă  la Fondation Getulio Vargas.

- "Milices numériques" -

Autre cas emblĂ©matique: selon la presse brĂ©silienne, le ministĂšre de la Justice a demandĂ© Ă  la Police FĂ©dĂ©rale d'ouvrir une enquĂȘte contre un sociologue de Palmas (nord) qui a achetĂ© des espaces sur des panneaux publicitaires pour des affiches caricaturant Bolsonaro et disant qu'il "ment" et ne "vaut rien".

De nombreux juristes ou défenseurs des droits de l'Homme s'inquiÚtent d'une escalade récente des tentatives pour faire taire ceux qui critiquent le gouvernement, par tous les moyens, juridiques ou non.

Et ces attaques ne se limitent pas à des opposants politiques. Journalistes, artistes et scientifiques dénoncent réguliÚrement des offensives coordonnées des "milices numériques" bolsonaristes.

La cardiologue Ludhmila Hajjar, pressentie la semaine derniĂšre pour devenir ministre de la SantĂ©, a dit avoir reçu des menaces de mort pour avoir tenu un discours divergent de ceux du dirigeant d'extrĂȘme droite sur la gestion de la pandĂ©mie, dĂ©fendant notamment les mesures de restriction pour endiguer la propagation du virus.

Selon elle, des individus ont mĂȘme tentĂ© de s'introduire dans sa chambre d'hĂŽtel Ă  Brasilia, avant sa rencontre avec le chef de l'Etat dimanche dernier. Mme Hajjar a dit avoir fait part de ces menaces Ă  ce dernier, qui lui aurait rĂ©pondu: "Il faut faire avec". SollicitĂ©e par l'AFP, la prĂ©sidence n'a pas souhaitĂ© se prononcer sur le sujet.

- "Fuite des cerveaux" -

"Nous vivons un moment trÚs délicat, parce que Bolsonaro est le type de dirigeant qui mine la démocratie de l'intérieur", déplore Ilona Szabó, cofondatrice et présidente du think tank Instituto Igarapé, spécialisé sur les sujets de sécurité et de développement.

Son institut a recensé dans un rapport pas moins de 200 "attaques contre l'espace civique" du 1er au 10 mars, entre désinformation, intimidations et abus de pouvoir. Et selon le rapport, le gouvernement Bolsonaro est responsable de 55% de ces attaques. "Bolsonaro est un leader populiste et autoritaire, qui n'accepte pas la dissidence. Soit on lui est 100% loyal, soit on est son ennemi", résume Ilona Szabó.

MĂȘme si les violations des droits de l'Homme existent depuis toujours au BrĂ©sil, avec notamment de graves problĂšmes de violences policiĂšres et attaques ciblant des militants Ă©cologistes, "on constate une forte Ă©rosion de la dĂ©mocratie", confie la chercheuse.

Cette situation a provoquĂ© une "fuite des cerveaux". Ilona SzabĂł a elle-mĂȘme dĂ» quitter le pays parce qu'elle s'opposait ouvertement Ă  la politique pro-armes du gouvernement et sa ligne dure en matiĂšre de sĂ©curitĂ©.

L'avocate et anthropologue Debora Diniz a aussi été contrainte de s'exiler, aprÚs avoir reçu des menaces pour son militantisme en faveur de la légalisation de l'avortement.

Moins d'un mois aprĂšs la prise de fonctions de Jair Bolsonaro, le dĂ©putĂ© homosexuel de gauche Jean Wyllys a renoncĂ© Ă  son mandat alors qu'il venait d'ĂȘtre réélu, pour s'exiler en Europe aprĂšs une campagne de dĂ©sinformation l'accusant de pĂ©dophilie.

AFP

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