L'ex-président yéménite Ali Abdallah Saleh, dont la mort a été annoncée lundi, était un redoutable tacticien qui a gouverné le Yémen pendant 33 ans et avait tenté inlassablement de prendre sa revanche depuis son éviction du pouvoir en 2012.
Sa derniÚre alliance lui a été fatale, celle scellée en 2014 avec les rebelles Houthis pour saper l'autorité de son successeur, Abd Rabbo Mansour Hadi, qui s'est vu contraint de fuir le Yémen pour se réfugier en Arabie saoudite. Ironie de l'histoire, Ali Abdallah Saleh, 75 ans, membre de la minorité zaïdite de laquelle sont issus les Houthis, avait combattu ces derniers pendant plus de six ans, de 2004 à 2010, lorsqu'il était président.
La prise de la capitale Sanaa en septembre 2014 et les avancées ultérieures des Houthis dans le reste du Yémen n'auraient pas été possibles sans la participation active d'unités militaires restées fidÚles à Ali Abdallah Saleh, qui disposait en outre de puissants relais dans l'administration, estiment des experts. Mais, aprÚs trois ans de coopération, ses partisans et les Houthis ont ouvert de violentes hostilités la semaine derniÚre dans la capitale. La crise pour le contrÎle des finances et le partage du pouvoir, aggravée par des soupçons de contacts secrets entre l'ex-président et Ryad, est à l'origine du conflit.
- 'Confiance en personne' -
Dans un coup de théùtre, Ali Abdallah Saleh s'Ă©tait dit prĂȘt samedi dernier Ă ouvrir "une nouvelle page" avec les Saoudiens, qui Ă©taient devenus ses ennemis ces derniĂšres annĂ©es. L'Arabie saoudite intervient depuis 2015 au YĂ©men Ă la tĂȘte d'une coalition militaire arabe pour soutenir le prĂ©sident Hadi contre les rebelles.
Les combats se sont alors intensifiĂ©s entre les pro-Saleh et les Houthis, qui ont dĂ©clarĂ© lundi que l'ex-prĂ©sident avait Ă©tĂ© tuĂ©. VĂ©ritable "survivant", Saleh a traversĂ© une Ă une toutes les Ă©preuves ayant Ă©maillĂ© ses annĂ©es Ă la tĂȘte d'un pays instable, aux structures tribales et souvent violent.
Pendant la guerre, l'ex-prĂ©sident n'avait pas bougĂ© de la rĂ©gion de Sanaa, se dĂ©plaçant discrĂštement d'un endroit Ă un autre et assurant sa propre sĂ©curitĂ©, affirmait un expert en 2016. "Il n'a confiance en personne". "Je ne quitterai jamais Sanaa", avait-il dit. L'instinct de survie politique de M. Saleh Ă©tait lĂ©gendaire. Il a rĂ©gnĂ© longtemps en comparant l'exercice du pouvoir au YĂ©men Ă une "danse sur la tĂȘte de serpents". Militaire de carriĂšre ayant gravi tous les Ă©chelons, il a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident du YĂ©men du Nord en 1978 et fut l'un des artisans en 1990 de l'unification avec le sud, longtemps socialiste.
Un document dĂ©classifiĂ© de la CIA datant du 18 juin 1990 affirme que, mĂȘme si l'union entre le nord et le sud du YĂ©men Ă©choue, "Saleh conservera probablement son emprise sur le pouvoir". En 1994, il a Ă©crasĂ© une tentative de sĂ©cession sudiste. Sa longĂ©vitĂ© exceptionnelle a pris fin en fĂ©vrier 2012 lorsqu'il cĂ©da le pouvoir Ă contrecoeur au vice-prĂ©sident Hadi, aprĂšs une annĂ©e de contestation populaire, dans le sillage du Printemps arabe.
Dans l'accord ayant permis son dĂ©part et Ă©laborĂ© difficilement par les monarchies arabes du Golfe, M. Saleh a joui de l'immunitĂ© pour sa personne et les membres de sa famille. Il avait auparavant Ă©tĂ© griĂšvement blessĂ© en juin 2011 lors d'un mystĂ©rieux attentat dans son palais et avait passĂ© plusieurs mois en Arabie saoudite pour y ĂȘtre soignĂ©.
- Refus de l'exil -
AprĂšs 2012, l'ex-prĂ©sident a refusĂ© de s'exiler et est restĂ© Ă la tĂȘte de son parti, le CongrĂšs populaire gĂ©nĂ©ral (CPG), auquel appartient aussi son successeur.
Selon Laurent Bonnefoy, chercheur CNRS au Ceri/Sciences Po à Paris, M. Saleh avait notamment pour objectif "de préserver sa capacité de nuisance et son pouvoir, en particulier la possibilité pour son fils Ahmed Ali, résidant aux Emirats arabes unis, d'émerger en tant qu'alternative politique".
Trapu, au regard perçant et à la moustache fine, Ali Abdallah Saleh a été un partenaire trÚs proche des Etats-Unis dans la lutte contre Al-Qaïda dans la Péninsule arabique (Aqpa), considérée par Washington comme la branche la plus dangereuse du réseau jihadiste. Des cùbles diplomatiques publiés par WikiLeaks ont révélé un homme de plus en plus autoritaire.
Un conseiller du président Hadi qualifiait Ali Abdallah Saleh de "tyran". Les Houthis "sont des marionnettes aux mains de Saleh, qu'il utilise comme il utilise Al-Qaïda", avait affirmé ce conseiller, Yassine Makkawi. Un rapport d'experts remis en février 2015 au Conseil de sécurité de l'ONU a affirmé que Saleh avait accumulé, grùce à la corruption, une fortune estimée entre 32 et 60 milliards de dollars, alors que le Yémen est l'un des pays les plus pauvres du monde arabe.
Il faisait l'objet de sanctions ciblées des Nations unies (gel d'avoirs et interdiction de voyage).
L'ex-président était le pÚre de quatorze enfants: cinq garçons et neuf filles.
AFP


