La France a rappelé vendredi ses ambassadeurs aux Etats-Unis et en Australie, une décision sans précédent vis-à -vis de deux alliés historiques, aprÚs le torpillage d'un mégacontrat de sous-marins français à Canberra.
"A la demande du PrĂ©sident de la RĂ©publique, jâai dĂ©cidĂ© du rappel immĂ©diat Ă Paris pour consultations de nos deux ambassadeurs aux Etats-Unis et en Australie", a annoncĂ© le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian dans un communiquĂ©. "Cette dĂ©cision exceptionnelle est justifiĂ©e par la gravitĂ© exceptionnelle des annonces effectuĂ©es le 15 septembre par lâAustralie et les Etats-Unis", a-t-il ajoutĂ©.
"Nous avons Ă©tĂ© en contact Ă©troit avec nos partenaires français Ă propos de leur dĂ©cision de rappeler l'ambassadeur Ă Paris pour consultations. Nous regrettons qu'ils aient franchi ce pas, toutefois nous resteront engagĂ©s dans les jours Ă venir pour rĂ©soudre nos diffĂ©rends, comme nous l'avons fait Ă lâautre moments de notre longue alliance", a rĂ©agi sous couvert d'anonymat un responsable de la Maison-Blanche.
Les Etats-Unis, l'Australie et le Royaume-Uni ont annoncé mercredi un partenariat stratégique pour contrer la Chine, AUKUS, incluant la fourniture de sous-marins américains à propulsion nucléaire à Canberra, qui a sorti de fait les Français du jeu.
L'abandon du projet de sous-marins français et l'annonce d'un nouveau partenariat "constituent des comportements inacceptables entre alliĂ©s et partenaires, dont les consĂ©quences touchent Ă la conception mĂȘme que nous nous faisons de nos alliances, de nos partenariats et de l'importance de l'Indopacifique pour l'Europe", a martelĂ© Jean-Yves Le Drian.
- "America First" -
La France avait signé en 2016 un contrat de 90 milliards de dollars australiens (56 milliards d'euros) pour la fourniture de 12 sous-marins à propulsion diesel à l'Australie, souvent qualifié de "contrat de siÚcle" en raison de son ampleur et de sa portée stratégique.
Depuis l'annonce du partenariat, Paris ne décolÚre pas, jugeant avoir été trahi par l'Australie comme par les Etats-Unis qui ont fait de la rivalité contre la Chine leur priorité numéro un et demandent à leurs alliés un plus grand engagement à leur cÎté en Indo-Pacifique, une zone cruciale pour l'économie mondiale.
La toile de fond de cette crise diplomatique est la montée en puissance de la Chine et sa politique de plus en plus agressive dans la zone, qui inquiÚte de trÚs nombreux pays. Notamment, les tensions commerciales entre Pékin et Canberra n'ont pas cessé de croßtre depuis 2018. Ces derniers mois, la Chine a imposé de sévÚres sanctions économiques à l'encontre de nombreux produits australiens.
Le chef de la diplomatie française a dénoncé jeudi un "coup dans le dos" de l'Australie, et une décision "brutale" du président américain Joe Biden, qu'il a comparée aux méthodes de son prédécesseur Donald Trump.
La France a également annulé une soirée de gala prévue vendredi soir pour commémorer l'anniversaire de la bataille de Chesapeake Bay, décisive dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis, conclue par une victoire de la flotte française sur la flotte britannique, le 5 septembre 1781. Les Européens ont désormais une idée "assez claire" de la façon dont Washington considÚre ses alliés, souligne-t-on à Paris.
Le président Joe Biden, dont l'élection avait été accueillie avec soulagement en Europe, a certes promis de traiter ses alliés de l'Otan avec plus d'égards que son prédécesseur.
Mais de l'Afghanistan à l'alliance américano-australo-britannique dont la France a fait les frais, il a agi de façon unilatérale, en assumant une continuité absolue avec le slogan "America first" de Donald Trump.
- Une déception bien comprise ? -
L'Australie a dit vendredi comprendre la "déception" française tout en souhaitant continuer à travailler avec Paris. "Il est évident que ce sont des questions trÚs difficiles à gérer", a déclaré la cheffe de la diplomatie australienne Marise Payne depuis Washington. "Mais nous continuerons à travailler de maniÚre constructive et en étroite collaboration avec nos collÚgues français", a-t-elle promis.
Faisant feu de tout bois, Paris s'est demandé comment faire confiance désormais à Canberra dans la négociation commerciale entre l'UE et l'Australie. "On a des négociations commerciales avec l'Australie, je ne vois pas comment on peut faire confiance au partenaire australien", a lancé le secrétaire d'Etat aux Affaires européennes Clément Beaune.
Quant au Royaume-Uni, également partie prenante à l'accord AUKUS, qui a quitté l'UE en expliquant vouloir recouvrer sa souveraineté, il est en train de se placer dans une position d'"associé junior" qui se cache dans "le giron" de Washington, a-t-il déploré. L'ambassadeur à Londres n'a d'ailleurs pas été rappelée.
En Australie, le Premier ministre australien Scott Morrison a lui répliqué à la colÚre de Pékin aprÚs l'annonce de ce partenariat qui prévoit que Canberra dispose de sous-marin nucléaire, avec plus d'autonomie et plus discrets que les sous-marins conventionnels que proposait la France.
PĂ©kin a un "programme trĂšs important de construction de sous-marins nuclĂ©aires", a-t-il rappelĂ©. "Ils ont le droit de prendre, en matiĂšre de dĂ©fense, des dĂ©cisions dans leurs propres intĂ©rĂȘts, et, bien sĂ»r, l'Australie et tous les autres pays aussi".
Car la Chine avait vivement rĂ©agi, qualifiant l'acquisition de ces sous-marins d'"extrĂȘmement irresponsable" et menaçant notamment la stabilitĂ© dans la rĂ©gion indo-pacifique. Elle a aussi pointĂ© qu'elle remet en cause les efforts internationaux de non-prolifĂ©ration nuclĂ©aire.
AFP




