Scandale sanitaire

Triskalia: le long calvaire des salariés du groupe agricole victimes de pesticides

  • PubliĂ© le 30 novembre 2019 Ă  16:54
  • ActualisĂ© le 1 dĂ©cembre 2019 Ă  07:42
Noël et Raymond Pouliquen, le 29 novembre 2019 à Gourin, dans le Morbihan

Le pĂšre lutte contre une leucĂ©mie depuis 20 ans, le fils a eu un cancer Ă  48 ans. Raymond et NoĂ«l Pouliquen ont longtemps travaillĂ© Ă  l'atelier pesticides de Triskalia. Le groupe agricole vient d'ĂȘtre condamnĂ© en justice pour "faute inexcusable".

"On est peut-ĂȘtre des Ă©lus pour faire avancer la cause", sourit NoĂ«l Pouliquen, un grand gaillard de 52 ans, qui reçoit dans sa maison ornĂ©e de trophĂ©es de chasse, au fond d'un bois Ă  Gourin (Morbihan).

Contrairement à leurs collÚgues de l'"atelier phyto" de Glomel (CÎtes d'Armor), qui stocke les pesticides de Triskalia, le pÚre, 72 ans, et le fils, 52 ans, considÚrent avoir joui d'une certaine longévité. Cancers, Parkinson, tumeurs au cerveau... "Les dix de l'atelier phyto, ils sont tous malades ou morts", résume Noël, qui décrit des "collÚgues balayés en un an".

Embauché en 1973, Raymond raconte avoir travaillé sans gants ni masque de protection, à Carhaix (FinistÚre) puis à Glomel. "A un moment donné, on a réussi à avoir des gants en cuir, pas imperméables. C'était surtout pour éviter les coupures avec les cartons", dit-il. Et quand les employés se sont inquiétés de ce manque de protection, Raymond se souvient qu'on leur a répondu: "ici, il n'y a rien de dangereux".

Dans les annĂ©es 90, "entre 3.000 et 5.000 litres" de dĂ©sherbants ont Ă©tĂ© "dĂ©versĂ©s Ă  mĂȘme le sol derriĂšre le magasin", dĂ©crit aussi Raymond. D'autres Ă©taient brĂ»lĂ©s avec des palettes et emballages, selon lui: "rien n'allait Ă  la poubelle, tout Ă©tait brĂ»lĂ© derriĂšre chez nous", assure-t-il.

Contacté, Triskalia, coopérative agricole et agroalimentaire, concÚde avoir "brûlé par le passé ses déchets (cartons, plastiques)" sur ce site, classé Seveso seuil haut, mais "dans le respect de la réglementation", selon un porte-parole.

- "scandale sanitaire" -

En 1999, le jour de ses 52 ans, Raymond Pouliquen apprend qu'il est atteint d'une leucémie. "A cette époque, on disait qu'il vous restait un ou deux ans à vivre", se souvient-il. Il entame des démarches pour se faire reconnaßtre en maladie professionnelle, sans succÚs. "Je me suis engagé dans la bataille tout seul et je me suis fait démonter parce que je ne connaissais pas tout", dit-il.

En 2015, c'est au tour de son fils Noël, alors ùgé de 48 ans, de se faire diagnostiquer un lymphome non hodgkinien, un cancer du systÚme immunitaire. Son exposition habituelle aux pesticides lui vaut une reconnaissance en maladie professionnelle. "KO pendant un an", il a "failli y passer" aprÚs une embolie pulmonaire, dit-il.

Le 4 novembre, le tribunal de Vannes a jugé que sa maladie était due à la "faute inexcusable" de Triskalia, ouvrant la voie à une indemnisation. Le jugement mentionne notamment des "conditions de travail particuliÚrement peu respectueuses des rÚgles sanitaires de protection des salariés et de l'environnement".

Plusieurs collĂšgues ont tĂ©moignĂ© en sa faveur. Comme ce magasinier-cariste de 51 ans "persuadĂ© d'avoir eu une intoxication aiguĂ« due aux pesticides", qui raconte avoir, un jour, Ă©tĂ© "pris d'un mal de tĂȘte, de nausĂ©es, de vomissements" et avoir saignĂ© du nez et des oreilles, selon un tĂ©moignage Ă©crit consultĂ© par l'AFP. Malade depuis 2016, il dit souffrir aujourd'hui de "problĂšmes pulmonaires, respiratoires ainsi que des migraines incessantes".

La sociĂ©tĂ© Triskalia, qui n'a pas encore dĂ©cidĂ© si elle faisait appel, assure de son cĂŽtĂ© ĂȘtre "particuliĂšrement soucieuse de la santĂ© et de la sĂ©curitĂ© de ses salariĂ©s". Ces derniers "portent des Ă©quipements de protection individuelle (EPI) et ne manipulent que des produits emballĂ©s dans des bidons ou des sacs parfaitement hermĂ©tiques. Ils n'ont donc par principe aucun contact avec ces produits", assure un porte-parole.

A l'heure actuelle, les collÚgues de Noël et Raymond Pouliquen n'ont pas suivi leur parcours judiciaire. "Noël et Raymond avaient le tempérament pour se battre. Beaucoup de gens ne veulent pas faire de bruit", explique Michel Besnard, du collectif de soutien aux victimes des pesticides de l'Ouest.

Une nouvelle action en "faute inexcusable" contre Triskalia est envisagée pour un autre salarié victime des pesticides, avance cependant l'avocat François Lafforgue, parlant d'un "scandale sanitaire".

AFP

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