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Turquie: "Jour de honte" pour la presse, titre le quotidien Zaman, mis sous tutelle

  • PubliĂ© le 5 mars 2016 Ă  17:23
Un véhicule de la police turque devant le journal d'opposition Zaman à Istanbul, le 5 mars 2016

Le quotidien Zaman titrait samedi sur un "jour de honte" pour la liberté de la presse en Turquie et ses défenseurs ont été dispersés sans ménagement par la police, au lendemain de la spectaculaire mise sous tutelle du journal d'opposition.


En début d'aprÚs-midi, la police est intervenue pour mettre fin au rassemblement à Istanbul de quelque 500 personnes devant le siÚge du journal, hostile au président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan, investi dans la nuit par les forces de l'ordre, a constaté un photographe de l'AFP.
Les forces de l'ordre ont copieusement arrosé la foule de gaz lacrymogÚne, utilisant également des canons à eau et des tirs de balles en caoutchouc.
"On ne fera pas taire la presse libre", criaient les manifestants.
Cette affaire, qui a suscité l'inquiétude de l'Union européenne et des Etats-Unis, survient à deux jours d'un sommet lundi entre l'UE et la Turquie sur la crise des migrants, au cours duquel Ankara espÚre une accélération de sa procédure d'adhésion à l'Europe en échange d'efforts pour enrayer le flot des candidats à l'exil qui quittent clandestinement ses cÎtes.
"La Constitution est suspendue", affichait samedi matin Zaman en une, en gros caractÚres blancs sur fond noir, aprÚs avoir réussi à imprimer une édition réduite avant l'assaut . "La presse turque vient de vivre un des jours les plus noirs de son histoire", accuse le journal, dénonçant "une prise de contrÎle organisée par les autorités".
Peu avant minuit, la police avait investi le bùtiment, dispersant des centaines de personnes qui s'étaient rassemblées devant les locaux.
Samedi matin, un important dispositif policier entourait les lieux, contrÎlant soigneusement l'identité des employés qui se rendaient à leurs postes de travail. Des administrateurs désignés par les autorités ont déjà pris leur fonction sur place.
L'Union européenne et les Etats-Unis ont fait part samedi de leur profonde inquiétude pour la liberté de la presse en Turquie.
Le commissaire europĂ©en Ă  l'Ă©largissement, Johannes Hahn, s'est dĂ©clarĂ© "extrĂȘmement prĂ©occupĂ© par les derniers dĂ©veloppements autour du journal Zaman, qui mettent en danger les progrĂšs de la Turquie dans d'autres domaines".
"Nous allons suivre de prÚs ce qui va se passer. La Turquie, candidate à l'adhésion, doit respecter la liberté de la presse. Les droits fondamentaux ne sont pas négociables", a-t-il souligné.
Le président du Parlement européen, Martin Schulz, a promis d'évoquer le sujet, "un nouveau coup porté à la liberté de la presse en Turquie", lors de sa rencontre lundi avec le Premier ministre Ahmet Davutoglu.
- 'valeurs démocratiques' -
Et Washington, par la voix du porte-parole du département d'Etat John Kirby, a dit regretter "la derniÚre d'une série d'inquiétantes actions judiciaires et policiÚres prises par le gouvernement turc pour cibler des médias et ceux qui le critiquent".
"Nous demandons aux autorités turques de s'assurer que leurs actes sont conformes aux valeurs démocratiques universelles, inscrites dans leur propre constitution, dont la liberté d'expression et la liberté de la presse", a-t-il poursuivi.
Le groupe Zaman, qui outre le quotidien Zaman possĂšde le journal de langue anglaise Today's Zaman et l'agence de presse Cihan, est considĂ©rĂ© comme Ă©tant proche de l'imam Fethullah GĂŒlen, un ancien alliĂ© devenu l'ennemi numĂ©ro un de M. Erdogan depuis un retentissant scandale de corruption qui a Ă©claboussĂ© le sommet de l'Etat fin 2013.
Le prĂ©sident accuse M. GĂŒlen, 74 ans, d'ĂȘtre Ă  l'origine des accusations de corruption qui l'ont visĂ© il y a deux ans et d'avoir mis en place un "Etat parallĂšle" destinĂ© Ă  le renverser, ce que les "gĂŒlenistes" nient farouchement.
Depuis ce scandale, les autoritĂ©s turques ont multipliĂ© les purges, notamment dans la police et le monde judiciaire, et les poursuites judiciaires contre les proches de la nĂ©buleuse GĂŒlen et ses intĂ©rĂȘts financiers.
Depuis plusieurs mois, l'opposition turque, les ONG de défense des médias et de nombreux pays s'inquiÚtent des pressions croissantes exercées par M. Erdogan et son gouvernement sur la presse et dénoncent sa dérive autoritaire.
Deux journalistes du quotidien d'opposition Cumhuriyet, Can DĂŒndar et Erdem GĂŒl, doivent ainsi ĂȘtre jugĂ©s Ă  la fin du mois pour avoir fait Ă©tat de livraisons d'armes d'Ankara Ă  des rebelles islamistes en Syrie. Ils risquent la prison Ă  vie.
Le gouvernement turc a interdit de diffusion la semaine derniÚre la chaßne de télévision prokurde IMC, accusée de "propagande terroriste" en faveur des rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, interdit).
La justice turque avait dĂ©jĂ  mis en octobre sous tutelle la holding Koza-Ipek, Ă©galement proche de l'imam GĂŒlen, qui dĂ©tenait deux quotidiens et deux chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision qui ont aujourd'hui mis la clĂ© sous la porte.
La Turquie pointe à la 149e place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontiÚres (RSF).

Par Patrick BAERT - © 2016 AFP
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