Vivre ensemble

"Vivre tranquille" en colocation, loin des Ehpad

  • PubliĂ© le 18 fĂ©vrier 2022 Ă  17:22
  • ActualisĂ© le 18 fĂ©vrier 2022 Ă  18:30
Une personne ùgée atteinte de la maladie d'Alzheimer regarde la télévision dans une colocation à l'Haÿ-les-Roses,le 17 février 2022

Dans le salon, la nonagénaire Françoise Thémire, atteinte d'Alzheimer, regarde le journal télévisé auprÚs de son colocataire Omar, un étudiant, avant de déjeuner ensemble. Depuis janvier, ils vivent dans une colocation inédite pensée comme alternative aux Ehpad, à l'Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne).

Françoise, Marie-Pierre et Salvatore, atteints d'Alzheimer, ont emmĂ©nagĂ© il y a trois semaines dans ce pavillon lumineux, dĂ©corĂ© de vitraux et situĂ© Ă  une dizaine de kilomĂštres au sud de Paris, oĂč ils ont chacun leur chambre, leurs affaires et la libertĂ© de choisir leurs occupations du jour.

CoĂŻncidence : leur emmĂ©nagement a eu lieu la semaine de la publication du livre-enquĂȘte "Les Fossoyeurs", dĂ©nonçant les maltraitances subies dans de nombreux Ehpad. "Ce que j'aime ici, c'est de vivre tranquille, parce que je suis chez moi", confie avec un sourire franc Françoise, Ă©lĂ©gamment vĂȘtue d'un gilet jaune or. "J'aime le jardin, je vis normalement, et il y a tout Ă  faire, comme dans un appartement", poursuit la nonagĂ©naire, qui y a rencontrĂ© Omar, Ă©tudiant colombien de 39 ans. "Il est sympa", dit Françoise.

ArrivĂ© en France en septembre, Omar Nino est logĂ© contre service dans la colocation: il doit ĂȘtre prĂ©sent six nuits par semaine, pour apporter du soutien Ă  l'auxiliaire de vie si besoin. Il a choisi de s'investir davantage. "Avec Françoise, on parle souvent des coutumes parisiennes. Avec Marie-Pierre, je vais me balader au marchĂ©". Cette promesse d'un quotidien ouvert sur l'extĂ©rieur, loin de "l'enfermement" des Ehpad, soulage Agathe Charnet, la fille de Marie-Pierre.

- "C'est chez elle" -

Depuis la dĂ©couverte de la maladie prĂ©coce de sa mĂšre, en 2018, Agathe cherchait "une solution" pour que celle-ci "vive sa maladie en toute dignitĂ©", mais "commençait Ă  dĂ©sespĂ©rer" de devoir la placer dans un Ă©tablissement mĂ©dicalisĂ© - une mesure "hyper drastique". "LĂ , j'ai un peu la sensation qu'elle a trouvĂ© un lieu oĂč elle est bien, oĂč elle chez elle", confie Ă  l'AFP la jeune femme de 30 ans. "C'est un +chez elle+ un peu particulier, avec des auxiliaires de vie qui sont lĂ  pour s'occuper d'elle, mais il n'y a pas de blouse blanche, pas de lit mĂ©dicalisĂ©".

Avec un "vrai esprit de colocation". "Ils préparent les repas ensemble, on n'a pas à s'inscrire pour venir déjeuner. Si ma mÚre veut venir dormir chez moi, elle vient dormir chez moi, si on veut partir en vacances, on part en vacances... C'est chez elle".

Chez elle, mĂȘme si, parfois, Marie-Pierre ne "sait pas" si sa chambre Ă  l'Ă©tage est bien la sienne. "Pour les personnes atteintes d'Alzheimer, qui sont en perte de repĂšre, partir en Ehpad, dans une grande structure, va ĂȘtre beaucoup de dĂ©sorientation", explique ClĂ©ment Saint Olive, cofondateur de l'entreprise "Biens Communs", Ă  l'origine de cette colocation.

- "L'tourbillon de la vie" -

"L'avantage d'une petite maison, avec huit colocataires, est de retrouver les codes et les repÚres avec lesquels on a vécu. On connaßt les gens, les recoins de la maison", explique Clément Saint Olive, qui a un projet similaire à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine).

A L'Haÿ-les-Roses, les actuels colocataires versent entre 2.000 et 3.500 euros nets par mois en fonction des aides perçues. Un "Conseil des colocs" - un groupe Whatsapp et des réunions avec les familles, l'animatrice de l'habitat partagé, l'étudiant et un médecin traitant - permet d'organiser la vie commune.
Pour l'animatrice, Isabelle Vignaud, rien Ă  voir avec ses dĂ©buts de carriĂšre en Ehpad : "un mouroir", oĂč les personnes "dĂ©clinent trĂšs vite", explique la professionnelle de 59 ans.

"Ici, on a le temps de comprendre la personnalité des patients", se réjouit l'auxiliaire de vie Néné Djouhe Diallo, 29 ans.
Pour faire plaisir à Marie-Pierre, les auxiliaires ont pris l'habitude de diffuser ses musiques préférées. Dalida et Jeanne Moreau invitées à la coloc'.

Quand les premiÚres notes résonnent , Marie-Pierre se fige. Les mains dans les poches, l'air de rien, la cinquantenaire fredonne d'une voix claire: "C'est l'tourbillon de la vie..."

"Ma mĂšre adore chanter et danser, c'est ses kiff' dans la vie", rit Agathe. "MĂȘme si on sait que la maladie l'emmĂšne vers toujours plus de dĂ©pendance, j'ai plus l'impression qu'elle vit ici une nouvelle vie, qu'une fin de vie".

AFP

guest
0 Commentaires