Deux cabinets d'infirmiers libéraux mettent la clé sous la porte tous les mois à La Réunion

  • Publié le 5 mai 2026 à 03:00
  • Actualisé le 5 mai 2026 à 06:18
médecin

À La Réunion, l’ordre des infirmiers affirme que chaque mois 2 cabinets de praticiens libéraux ferment leurs portes. Une situation qui préoccupe les syndicats, puisqu’il est le signe d’un épuisement des soignants soumis à une augmentation constante de leur charge depuis 2 ans. De son côté, la fédération nationale des infirmiers libéraux affirme que pour l’ensemble de la France les cabinets infirmiers figurent parmi les plus durement touchés par la crise, avec une hausse de 72 % des entrées en procédure de redressement. (Photo Cabinet de médecin photo RB imazpress)

Dans certains foyers réunionnais, les infirmiers font presque partie de la famille. À l’approche de l’heure de la visite, ils se garent dans les petites allées familiales, coupent le moteur de leur voiture, et saluent les voisins. Ils ont parfois même les clefs du portail, histoire de faciliter les allers-retours.

Une présence discrète, d’une profession libérale indispensable et à bout de souffle.

- 2 fermetures par mois, localisées dans les écarts de l'île - 

Paul Laurent Zettor, président de l’ordre des infirmiers libéraux de La Réunion Mayotte, constate : "Depuis que je suis à l’ordre, j’observe 2 fermetures par mois. Pour l’instant c’est plutôt dans les écarts, dans les hauts de Saint-Paul, Saint-Joseph, Sainte-Suzanne."

L'ordre des infirmiers libéraux affirme qu'au national, "les infirmiers libéraux constatent 54 % de baisse de leur chiffre d’affaires. Et 95 % des infirmiers constatent une hausse de leur charge. Ces problématiques ont les mêmes répercussions à La Réunion."

"Dans les charges les plus importantes, nous avons l’URSSAF, la Carpimko (caisse de retraite des paramédicaux libéraux), et les frais de carburant" assure Paul Laurent Zettor.

"Parfois, dans la gestion de nos entreprises, il y a des coups durs qui peuvent arriver et on se sent impuissant, c'est à ce moment qu’il ne faut pas hésiter à venir en parler à l'ordre, avant que les choses ne deviennent plus graves".

Au moment d'un redressement ou d'une liquidation, ce ne sont pas les infirmiers qui contactent l'ordre, mais les huissiers qui ont besoin d'un témoin qui va assister à l'inventaire du cabinet et parfois du domicile. Des situations compliquées pour les praticiens qui se retrouvent au pied du mur.

Le président de l'ordre rappelle que des équipes sont là pour les accompagner : "Ça m’attriste quand je vois des dossiers de fermeture, on est là pour servir, pour nous c'est une vacation, les infirmiers ne ferment pas leurs cabinets avec joie, il y a un malaise quelque part. Au niveau de l’ordre, on ne peut pas les aider financièrement, mais pour les accompagner à trouver des solutions."

- "Quand l’URSSAF commence à venir à votre cabinet, ça devient grave" -

Paul Laurent Zettor raconte : "Il peut y avoir un accident de la vie, un infirmier qui ne travaille pas à cause d’un accident ou d'un autre problème pendant plusieurs mois, les charges s’accumulent. Ça fait ensuite effet boule de neige. Il suffit que l’infirmier se casse la jambe, et les patients vont aller ailleurs pour assurer leurs soins, il ou elle ne peut plus payer ses charges car il n’y a plus de patient". 

"J’ai eu des remontées où l’on me dit que c'est compliqué d’assurer les soins, d'assurer l’entretien des véhicules, et que la charge administrative est énorme, ce qui fait qu’on en arrive parfois à oublier de payer des charges et les retards s’accumulent." 

Autant de problématiques qui viennent impacter un métier au plus proche des Réunionnais, pour des soignants qui sont eux-mêmes en souffrance.

- La durée de vie professionnelle d’une infirmière est de 7 ans - 

L'URPS des infirmiers de l'Océan Indien, Union régionale des professionnels de santé, est l'interlocuteur de l’Agence Régionale de Santé et de toutes les instances décisionnelles régionales pour tout ce qui concerne les questions d’offre et d’organisation de la santé dans la région.

Sur l'île,  Anne-Laure Albisetti en est la présidente. Selon elle, la durée de vie professionnelle d’un infirmier est désormais de 7 ans, pas plus.

En 20 ans d’exercice, elle a vu le métier se métamorphoser, avec des charges de plus en plus lourdes et des crises successives depuis celle du COVID-19, qui viennent peser sur l’organisation et la santé des infirmiers libéraux.

À l’URPS, elle a une vision globale de la profession sur l’île. Autrefois perçue comme un poste qui permet d’avoir un meilleur salaire que les collègues salariés, aujourd'hui, la différence n’est plus si grande selon l'URPS. 

Anne-Laure Albisetti explique : "Aujourd'hui, quand on interroge nos collègues qui travaillent à l'hôpital ou en clinique, on est sur les mêmes salaires que nous, on se verse à partir de notre chiffre d'affaires et qu'eux, ils ont en tant que salariés. Sauf qu'on a la problématique de ne pas avoir de congé payé, d'être appelé sur notre temps de repos pour prendre des soins supplémentaires et que du coup, il n'y a plus de répit pour souffler. On arrive à de plus en plus de soignants qui sont épuisés."

"Donc, c'est typique des infirmiers libéraux, mais je dirais que depuis Covid, c'est typique des professions de santé au sens large".

- Charge mentale, contrôles jugés intempestifs de la sécurité sociale, et maladie professionnelle - 

Et parmi les facteurs qui impactent la santé des professionnels : "L'épuisement des soignants est lié aux charges professionnelles comme aux charges administratives et la Sécu, qui augmente ces contrôles intempestifs depuis le post-Covid. Tout cela conduit à l'épuisement des professionnels de santé libéraux de façon claire et nette. Pour moi, ce qui est alarmant, ce chiffre qui n'évolue pas depuis plus de 10 ans : c'est que l'espérance de vie professionnelle d'une infirmière est de 7 ans" affirme Anne-Laure Albisetti. 

Elle détaille : "L'infirmière, tout milieu confondu, que ce soit celle qui travaille dans le secteur privé, public ou libéral, quand une infirmière est diplômée, elle a plus d'une chance sur deux de ne plus être infirmière 7 ans après. Parce que, lessivées par cette charge mentale, où il faut dire la réalité, on accompagne des patients à la mort, on prend en charge des patients psy qui ne sont pas toujours bien équilibrés, et pour un salaire très, très moyen". 

Anne-Laure Albisetti ajoute : "C’est ça aussi la cause du : "je rends mon tablier, j’arrête tout. Ça ne vaut pas le coup". Parce qu'on est beaucoup dans les manipulations et la manutention de patients, à un moment donné, quand le corps devient malade, les infirmières sont les premières à dire "stop, je n'en peux plus".

- Hausse des carburants : l'augmentation de trop - 

Évidemment, les infirmiers libéraux n’échappent pas à la hausse des prix des carburants : une ultime augmentation qui vient "achever" des cabinets fragilisés par les inflations et la baisse de leur chiffre d’affaires. 

TiPa Santé regroupe les 10 Unions Régionales des Professionnels de Santé de la Réunion, l'association que représente également Anne-Laure Albisseti annonce avoir alerté d’un danger qui se profile pour la prise en charge des patients réunionnais :

"J'ai lancé une alerte au préfet, au directeur général de l'ARS, à la présidente de région, une alerte sur l'accès aux soins de la population, où les territoires des hauts, et les cirques, risquent d'être rapidement impactés".

"Parce que quand un infirmier libéral a 2,75 euros pour un déplacement, on imagine bien que s'il doit faire 20 minutes à l'aller pour aller chez un patient, et 20 minutes retour pour aller chez un autre patient, ce genre de prise en charge à 2 euros, certains vont commencer à se poser la question de, est-ce qu'il ne vaut mieux pas optimiser son déplacement, même si ce n'est pas dans l'ADN des  soignants de fonctionner comme ça, on est sur des métiers d'engagement, des métiers passion, on n'aime pas ramener ça à l'argent, mais il faut être réaliste."

- "On est pas formés à être des chefs d’entreprise" - 

Et si la survie professionnelle des infirmiers libéraux se jouait bien plus tôt, durant leur formation initiale ? 

Pour Linda Robert, présidente du Sniil 974, syndicat national des infirmiers libéraux de La Réunion, tout, ou presque, se joue à ce moment-là : "Les gens n’ont pas forcément cette notion, mais nous sommes une entreprise. Au début, à l’installation, si on est pas informé par les bons interlocuteurs, on peut vite tomber dans un engrenage. Il y a aussi une méconnaissance des infirmiers qui s’installe, on a pas dans le cursus des infirmiers une partie sur la gestion d’une entreprise".

Linda Robert ajoute : "On a le côté soin infirmier où on va chez les gens, on prodigue les soins, mais notre métier ne s’arrête pas là. On a tout l’administratif à gérer".

Elle insiste : "Les syndicats aussi peuvent accompagner dans les démarches, sur les charges et les responsabilités. C’est de l’administratif. Et nous, à la base, on est pas formés à l’administratif". 

À titre d'exemple, elle explique : "Dans notre convention, il y a l’article 11 bis, cet article dit que lorsqu’on fait un soin, le premier soin est compté (payé) à 100 %, le second à 50 % et les troisièmes et plus c'est zéro. Par exemple, si je vais chez un patient, je fais un pansement complexe, c'est le premier acte payé entièrement. Chez cette même personne, on va dire que je fais une injection, comme c’est mon deuxième acte, il me sera payé à moitié. C'est un système très complexe."

"Ensuite, quand la CGSS nous paie nos honoraires, c'est du brut sur quoi on enlève toutes les charges." 

Linda Robert lance : "À un infirmier qui débute c'est compliqué à expliquer. On ne peut pas vulgariser ces explications." 

- 211 infirmiers libéraux pour 100.000 habitants, contre 125 dans l'hexagone : une île "sur-dotée" - 

L’Agence régionale de santé se veut rassurante, il n’y a pas selon l’ARS de "diminution continue et massive du nombre de cabinets" sur l’île. Les Réunionnais n’ont donc pas de soucis à se faire quant à leur prise en charge en libéral, l’île étant en plus, surdotée en infirmiers.

Interrogée, l'ARS indique : "Les indicateurs de démographie infirmière libérale montrent que La Réunion dispose d’une densité d’infirmiers libéraux structurellement élevée, très supérieure à la moyenne nationale (environ 211 infirmiers libéraux pour 100.000 habitants, contre 125 en France hexagonale). Cette densité a conduit l’ARS à classer l’ensemble du territoire comme “sur‑doté” au sens du zonage conventionnel infirmier, ce qui traduit une présence globale importante de professionnels sur le territoire, même si elle n’exclut pas des déséquilibres infra‑territoriaux".

En cas de fermeture, l’infirmier doit : "ne pas nuire au patient, expliquer les raisons de cette interruption, orienter le patient vers un confrère ou une structure adaptée, et transmettre les informations utiles à la poursuite des soins".

Selon l'Agence Régionale de Santé : "Les mouvements observés relèvent principalement de cessations d'activité individuelles, de réorganisations de cabinets (fusions, remplacements, regroupements) ou d’un changement de mode d’exercice plutôt que d’une diminution continue et massive du nombre de cabinets".

L'ARS assure : "Dans ces conditions et au vu de l’effectif total des infirmiers en activité libérale en 2024 (1.890), la fermeture ponctuelle de certains cabinets n’entraîne pas d’impact significatif pour la population en matière d’accès aux soins infirmiers".

L'URPS et l'ordre des infirmiers Réunion Mayotte représentent 3.000 infirmiers pour les deux îles, dont 2.000 travaillent à La Réunion.

Si ni la fermeture des cabinets, ni les difficultés rencontrées par les professionnels du secteur ne semblent alerter les pouvoirs publics pour le moment, se sont les réunionnais qui en sentiront les premiers effets et les conséquence sur le terrain.

Sur une île où la population est vieillissante, les gramounes sont attachés à leurs infirmiers. Par ailleurs, conformément aux dispositions prévues par la loi, plus de 316 infirmiers ont été formés et habilités à La Réunion pour constater les décès et établir les certificats de décès.

Une compétence qui vient soulager les familles endeuillées, preuve encore que ce métier de proximité est indispensable sur notre île.

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ee/www.imazpress.com/[email protected]

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