Saint-Leu : entre souvenirs et traditions, les fidèles racontent leur pèlerinage à La Salette

  • Publié le 19 septembre 2026 à 02:59
Salette

Deux femmes sont à genoux à la porte de l’église du centre-ville de Saint-Leu, les yeux rivés au sol, elles prient. Autour d'elles les autres fidèles sont debout, ils viennent des quatre coins de l’île et partagent le pèlerinage de la Salette, de longues heures de prières et de marche. Comme la tradition le veut depuis 1859, les chrétiens de l'île se donnent rendez-vous à Saint-Leu, chaque année, pour ce grand pèlerinage. Ce samedi 19 septembre 2026, tous attendent la grande messe célébrée par l'évêque de La Réunion. Photo Richard Bouhet/imazpress.com

Lors de la messe du mercredi 16 septembre 2026, il est 19 heures lorsque Gilles Coli fend la foule assemblée dans l'Église de Notre Dame de la Salette, pour aller prendre l’air dehors. Dans l’église pleine, "il a eu un coup de chaud" dit-il, casquette vissée sur la tête, il s’assoit sous le manguier en face de l’église, sa bougie blanche à la main, il regarde la rue en face. 

Silencieux, comme encore plongé dans sa prière, ou dans ses souvenirs. Gilles connaît bien cet endroit et ces instants de communion. Gilles Coli a 70 ans, chaque année il vient à St-Leu pour le pèlerinage de La Salette, il dit faire la neuvaine depuis 5 ans mais dans son enfance, venir à Saint-Leu en septembre était une tradition.

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- Un pèlerinage, entre souvenirs et traditions - 

C'est à pied qu’il partait des Trois-Bassins pour venir sur le littoral saint-leusien. Une marche de deux heures, avec ses parents et le reste de la famille. "Nou té désand gran matin. Dann tan té mars byen! Nou té koup par santyé. Lo swar nou t sava an kar" Un bus qui à 15 h, les menaient jusqu'à Saint-Paul, avant de prendre une correspondance vers Trois-Bassins."

Il se tourne en direction de la mairie de Saint-Leu, pointe du doigt et montre : "On arrivait là le matin, puis on se posait pour surveiller un endroit sous les filaos avec notre repas et chacun son tour allait faire son chemin de croix".

Soixante ans plus tard, son souvenir est précis, il sourit : "Ah, y oublie pas bann zafér kom sa. Navé in bon lanbians". 

Au fil des échanges, son visage s’illumine, il raconte l’ingéniosité de sa maman qui cuisinait sur place et s’arrangeait pour maintenir le repas au chaud en l'emmaillotant dans une large feuille verte de bananier qu’elle avait chauffée sur une flamme : "Ce goût-là, goût feuille figue, pas les feuilles des bananes mignonnes, non, celles des bananes blanches" précise-t-il.

Gilles a ce lien particulier avec la Salette, ce pèlerinage raconte son histoire familiale, des moments précieux qui l’ont marqué : "cette ambiance-là, ces moments en famille ! C’était vraiment unique !"

De sa maman, il se rappelle encore ce "puits" qu’elle creusait au centre de la marmite à riz pour y verser les grains.

Et puis parfois, la famille de Gilles restait sur  le front de mer toute la nuit, afin d’être certaine de pouvoir assister à la grande messe du 19 septembre "seulement quand la messe était un dimanche" précise Gilles, pas en semaine. "Nou té kal dann in kwin, nou té dor la mém! Nou té fé in zanbrokal, in rogai sosiss."

Gilles regrette que ses enfants ne partagent plus ces moments avec lui : "vous savez, les enfants, c'est à nous de prier pour eux. Ils sont venus avec moi jusqu'à leur communion, maintenant, je viens avec ma soeur."

- La boutique Chez Fung Chat, témoin de 100 ans d'histoire - 

Gilles se souvient également des balades payantes en canote dans l'océan Indien, un petit tour qui une année a mal tourné, une petite embarcation s'est retournée, il y a eu un mort au moins nous raconte Yves Fung-Chat. Selon le souvenir de quelques habitants, cette activité s'est alors définitivement arrêtée lors des célébrations de La Salette. 

À l’entrée nord de la ville, un petit commerce aux murs jaunes et rouges fait partie du décor, la boutique Chez Fung Chat est posée face à l’office du tourisme. Témoin du temps qui passe, le commerce est là depuis 100 ans, explique Yves qui a repris l’activité de son père. Pour lui, le temps du pèlerinage de la Salette : "C’est une période spéciale tous les ans, Saint-Leu ressemble à Lourdes" dit-il en souriant. 

Comme Gilles, le commerçant saint-leusien se remémore une époque où des familles restaient dormir en ville : "Le 18 septembre au soir, la Salette restait ouvert, plein de monde venaient et rester la nuit pour avoir la messe du 19 septembre, ils dormaient sur place, il fallait être là tôt pour avoir une place".

Au fil des années, il a vu l’activité florissante de son commerce changer lors des festivités de la Salette : "Il y a 50 ans, la boutique était pleine de clients, il y avait la queue devant" lance Yves.

Il ajoute : "Depuis 1975, les gens prenaient à manger avec nous, ils prenaient des sandwiches, des pains jambon, des pains fromage rouge, du fromage de tête, salade museau. Surtout le jour de la messe, le 19 septembre, il y avait beaucoup de monde qui faisait la queue là."

"Autrefois, il n’y avait pas autant de boulangeries à Saint-Leu, les gens venaient prendre le pain mais pas seulement, gâteaux, chemin de fer, croissant, brioche, tout ça on ne fait plus, les clients vont à la boulangerie, ça fait 20 ans qu’on ne fait plus de vente de pâtisserie" nous explique Yves. 

Aujourd'hui, le centre ville de Saint-Leu compte quatre boulangeries et deux stations services qui vendent aussi du pain et de l'alimentation. Au lieu de lutter contre la concurrence, la boutique s'est tournée vers la spécialisation dans la vente de matériel de pêche.  

Quand on lui demande ce qui l'a marqué dans les changements qu'il a vu, il parle de la circulation : "Avant, les gens venaient en train ou en bus, la gare c’était où il y a l’école maternelle maintenant sur le front de mer. Maintenant tout le monde a une voiture, c’est pour ça qu’il y a l’embouteillage".  Il parle aussi de la petite rue de la Salette, sur le côté de l'Église du centre ville, il revoit la scène : des enfants, des femmes, des hommes de tous âges assis de part et d'autre de la rue, un mouchoir devant ils demandaient l'aumône.  

À la question, "pensez-vous que notre Dame de La Salette protège réellement la ville de Saint-Leu?" l'homme de 74 ans, qui fête son anniversaire à quelques heures de la grande messe du 19 septembre, s'exclame en écarquillant les yeux : "Oh oui, elle nous protège!" 

- " Je n’ai pas vu de fête, j’ai vu l’église et des femmes avec de grandes capelines en train de prier " - 

À quelques kilomètres du centre ville, Élisa Bluker se plonge elle aussi dans ses souvenirs. "Promié fwa ma parti la Salét, mwin navé 9 an, mwin la vol shomin."

Elle raconte ce grand jour, sa première fois à La Salette : "Mes grandes sœurs y allaient, je les ai entendues parler et se dire à quel point ça allait être bien. Elles ne voulaient pas que je vienne, en m’expliquant que j’étais trop petite et que j'allais me perdre là-bas. Alors je les ai suivies."

"J’étais toute sale, sans chaussures, j’ai pris les petits sentiers qui descendent vers La Salette depuis le chemin Dubuisson. Quand je suis arrivée en bas, tout le long de l’église, il y avait des petites tables, une dame m’a offert un gâteau manioc ou patate, je ne sais plus, on m’a toujours dit de ne pas prendre à manger avec les inconnus alors j’ai refusé, elle a insisté".

Lorsqu'on lui demande si le gâteau était bon, elle ouvre grand les yeux, cinquante ans plus tard : "Ah, té bon mém, tout té bon" lance-t-elle nostalgique.

"À une autre table, une femme m’a offert une bague, une autre personne m’a donné des samoussas. À force de marcher, j’ai fait le tour de la "fête", de ce qu’on appelle aujourd’hui le parc du 20 décembre. Là je suis tombée sur mes sœurs, très surprises, elles m’ont posé plein de questions. J’étais descendue, toute seule, elles ont eu peur, mais ne m’ont pas grondée, nous sommes remontées à la maison ensemble".

Elisa insiste : "Je n’ai pas vu de fête, j’ai vu l’église, des vendeurs de fondante, bonbons piment, galette manioc, je n’ai pas vu de gens en train de danser, juste des femmes avec de grandes capelines en train de prier et de faire leur neuvaine".

Quelques années plus tard, alors qu’elle avait 20 ans, Élisa passe à nouveau au cœur de la Salette. Cette fois-ci elle n’est pas seule, elle ne le sait pas encore, elle est enceinte de son premier enfant. 

Ce jour-là, la communauté tamoule de la ville offre un repas aux chrétiens, un évènement qu’elle n’avait jamais vu : "J’ai vu plusieurs camions alignés derrière l’église de la Salette, je me suis dit qu’ils devaient vendre des repas, ils préparaient des repas, c’était là, une femme m’a appelée. Il y avait un bouillon Larson, plein d’autres plats, on m’a proposé à manger, je n’ai rien pris."

Les années suivantes, elle s’est rendue à plusieurs reprises à ce repas partagé. Cette année, c'est sa fille, enceinte à son tour, qui se tiendra dans la foule lors de la messe célébrée par Monseigneur Pascal Chane-Teng

Un évènement que les chrétiens de l’île pourront à nouveau vivre, en communion, ce samedi 19 septembre 2026 derrière l’église de Saint-Leu, au pied du chemin de croix de la Salette, un lieu emblématique, perché dans la roche. 

ee/www.imazpress.com/[email protected]

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