Musique

A Lisbonne, le fado mis en sourdine par la crise sanitaire

  • PubliĂ© le 4 dĂ©cembre 2020 Ă  10:43
  • ActualisĂ© le 4 dĂ©cembre 2020 Ă  10:58
La chanteuse Claudia Picado (d), les guitaristes Pedro Dias (g) et Carlos Vicoso (c) Ă  la maison de fado "Tasca do Chico", dans le quartier du Bairro Alto, le 12 novembre 2020 Ă  Lisbonne

Spectacles annulés, disque reporté... "La pandémie a tout chamboulé!", se lamente Claudia Picado, une chanteuse plongée dans le désarroi par la fermeture de la plupart des maisons de fado de Lisbonne, ville sous couvre-feu désertée par les touristes.

"Cette annĂ©e s'annonçait trĂšs bien pour moi: je chantais tous les soirs dans les lieux cultes du fado, j'avais pas mal de concerts programmĂ©s Ă  l'Ă©tranger, je devais sortir un disque... et puis tout s'est brusquement arrĂȘtĂ©", soupire cette Portugaise de 36 ans, fixant le portrait de son petit garçon de huit ans posĂ© sur le buffet de son salon.

Chanteurs ou musiciens, les "fadistes" comme Claudia Picado subissent de plein fouet l'impact économique et social de la deuxiÚme vague de l'épidémie de Covid-19. Souvent précaires, ils sont désemparés devant les difficultés des maisons de fado, qui avaient déjà perdu l'essentiel de leur clientÚle avec la chute du tourisme et qui désormais doivent fermer dÚs 22H30 en raison des récentes restrictions sanitaires.

Dans le quartier populaire de l'Alfama, prĂ©sentĂ© comme le berceau du fado, l'Ă©tablissement "Porta d'Alfama" essaie d'ouvrir au moins une fois par semaine, car sa propriĂ©taire, Maria Ferreira, a dĂ©cidĂ© de rĂ©sister, mĂȘme si elle perd de l'argent. "Quand j'ai des rĂ©servations, j'appelle les fadistes, sinon je n'ouvre mĂȘme pas!", confie cette quinquagĂ©naire, que tout le monde appelle "Tininha".

Elevée dans ce quartier pittoresque connu pour ses ruelles qui serpentent à flanc de colline face à l'estuaire du Tage, elle tente avec difficulté d'animer une association de commerçants locaux pour alerter les pouvoirs publics sur leur situation difficile.

- "Les gens ont peur" -

Avant la crise sanitaire, Claudia Picado se produisait rĂ©guliĂšrement chez "A Severa", une maison de fado qui a dĂ» fermer ses portes dĂ©but novembre. "On s'est rendu compte qu'on perdait moins d'argent en fermant", explique Alexandrina Dominguez, responsable de ce restaurant situĂ© au c?ur du Bairro Alto, un autre quartier populaire de Lisbonne prisĂ© des touristes et des fĂȘtards.

Créé il y a 65 ans par ses grands-parents, l'établisement, qui employait une vingtaine de salariés, avait déjà fermé ses portes pendant plus de quatre mois lors de la premiÚre vague de la pandémie avant de rouvrir pendant l'été, mais les affaires ont à peine repris. "En août, nous avons servi un total de 80 repas. C'est l'équivalent de ce que nous servions en une seule soirée", détaille la quinquagénaire devant une salle aux larges panneaux d'azulejos blancs et bleus, ces carreaux de faïence emblématiques du Portugal qui reproduisent les vieux quartiers de la capitale.

Destination Ă  la mode au moment oĂč le tourisme s'est effondrĂ© en raison de la pandĂ©mie, la rĂ©gion de Lisbonne a accueilli deux millions d'Ă©trangers entre janvier et septembre, soit moins d'un tiers qu'Ă  la mĂȘme pĂ©riode de l'annĂ©e derniĂšre. Et ceux qui s'y rendent Ă©vitent les locaux comme celui de Mme Dominguez. "Aujourd'hui, les gens ont peur de venir dans une maison de fado. Ils prĂ©fĂšrent dĂźner en terrasse", prĂ©cise-t-elle en cachant son Ă©motion derriĂšre son masque.

- "Aucune protection" -

Quelques rues plus loin, la maison de fado "O Faia" a fait le choix de rester ouverte, mais sa situation n'est guÚre meilleure. "Cet endroit était toujours noir de monde!", se souvient avec nostalgie Antonio Rocha, 82 ans, l'un des chanteurs qui s'y produit.

VĂȘtu d'un Ă©lĂ©gant blazer blanc qui lui donne un air de crooner, il chante ce soir devant une salle quasi vide, alors qu'elle pourrait accueillir prĂšs de 90 personnes. Seul un couple profite du spectacle donnĂ© par trois chanteurs de fado qui se relaient et leurs guitaristes. "C'est un drame!", s?exclame le gĂ©rant, Pedro Ramos. "Nos pertes sont supĂ©rieures Ă  80% ... Nous allons ĂȘtre contraints de fermer aussi", affirme ce quadragĂ©naire Ă  la barbe poivre et sel.

Ses 25 salariés auront droit aux subventions prévues en cas de chÎmage partiel, mais ce n'est pas le cas des chanteurs et des musiciens qui, pour la plupart, sont précaires. "C'est leur situation qui nous préoccupe vraiment, car ils n'ont aucune protection", s'inquiÚte Paulo Valentim, président de l'Association qui représente 19 maisons de fado à Lisbonne.

A de trĂšs rares exceptions, les "fadistes" ne signent pas de contrat avec les maisons de fado oĂč ils se produisent, afin de pouvoir mener leur carriĂšre librement. Mais leur indĂ©pendance est synonyme de prĂ©caritĂ©, car au Portugal, les artistes ne disposent pas d'un statut d'intermittent du spectacle tel qu'il existe, par exemple, en France.

AFP

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