Elles attirent des milliers de visiteurs

Au Maroc, les routes touristiques du cannabis

  • PubliĂ© le 9 dĂ©cembre 2017 Ă  16:57
  • ActualisĂ© le 9 dĂ©cembre 2017 Ă  17:34
Un "kifficulteur" montre un échantillon de sa production de haschich (résine de cannabis) prÚs de Ketama, dans le nord du Maroc, le 13 septembre 2017

Les guides de voyage et les promoteurs du tourisme au Maroc n'en parlent jamais. Et pourtant, le tourisme du cannabis attire chaque année dans ce pays des milliers de visiteurs amateurs de "kif".


"Le climat ici est trÚs spécial. Rien ne pousse à part le kif!", plaisante Hassan, un quadragénaire rencontré dans un hÎtel de la région de Ketama (nord), considérée comme "la Mecque de la production de haschich". "C'est notre principale richesse", explique Hassan, qui porte au poignet une ostensible montre en or et reste discret sur la raison de ses fréquents allers-retours vers Casablanca.

AttablĂ©e dans le bar de l'hĂŽtel, Beatrix, une Allemande de 57 ans au look baba cool, roule un joint au vu de tout le monde. Celle qui se dit "habituĂ©e des lieux" explique ĂȘtre "tombĂ©e amoureuse" de la rĂ©gion pour "la qualitĂ© de son haschich et la gentillesse de ses habitants". Au Maroc oĂč la culture du cannabis faisait vivre 90.000 mĂ©nages en 2013, selon les derniers chiffres officiels disponibles, vendre ou consommer de la drogue est interdit par la loi. Mais Ă  Ketama, oĂč d'abondantes plantations de kif accueillent le visiteur, le haschich fait partie du patrimoine local et sa consommation est largement tolĂ©rĂ©e.
 

- 'Bombola Ganja' -

Avec des amis, Beatrix a organisé à la mi-septembre un "festival" à Ketama, le "Bombola Ganja" - en fait, une soirée entre copains fumeurs devant la piscine de l'hÎtel. Sur l'affiche diffusée sur la page Facebook de l'évÚnement, les plants de cannabis relÚguent au second plan les DJ venus mixer de la "trance psychédélique". Les organisateurs ont aussi glissé un message appelant à légaliser le cannabis à des fins médicinales.

Pourquoi ont-ils choisi Ketama? "Difficile de répondre", élude avec prudence Abdelhamid, le directeur de l'hÎtel. "Certains sont attirés par les montagnes, les randonnées, le climat", affirme-t-il, sans évoquer l'attrait de la culture locale du haschich. Quelques milliers de touristes viennent chaque année à Ketama, principalement d'Europe, mais aussi des grandes villes marocaines. Mais "la région n'est pas bien exploitée et il y a des dysfonctionnements (...), les routes sont désastreuses, l'eau manque", regrette l'hÎtelier.

Et l'image de la ville a dĂ©clinĂ© avec le temps. Dans les annĂ©es 1960 et 1970, Ketama Ă©tait trĂšs prisĂ©e des hippies. Mais peu Ă  peu, la destination a commencĂ© Ă  traĂźner une rĂ©putation de "zone de non-droit" - le guide du Routard appelait mĂȘme Ă  la fin des annĂ©es 1990 les touristes Ă  "bannir absolument" cette rĂ©gion de leur programme.
"Le tourisme a connu un net recul", confirme Mohamed Aabbout, un militant associatif local. Il explique aussi cette désaffection par "l'extension de la culture du kif à d'autres villes du nord Maroc".
 

- Ville bleue Ă  la main verte -


A une centaine de kilomÚtres à vol d'oiseau, la ville de Chefchaouen, avec sa médina bleue accrochée à flanc de montagne, a progressivement ravi à Ketama sa position de destination phare. Avec ses maisons pittoresques, ses ruelles entrelacées, ses venelles pavées, celle que l'on surnomme "Chaouen" est le chef-lieu d'une autre région réputée pour sa production de kif.

Ici, petits trafiquants et faux guides accostent immanquablement les touristes pour proposer du haschich ou une visite dans des fermes Ă  la rencontre des "kifficulteurs".
Certaines maisons d'hÎtes offrent également ce "service" pour une quinzaine d'euros. Sans le mentionner dans leur catalogue.
A la terrasse d'un cafĂ© stratĂ©giquement situĂ©, un homme s'approche de potentiels acheteurs: "Celle-ci c'est la meilleure, frĂšre!", lance Mohamed, qui expose au nouveau venu sa grosse boulette de hachisch. N'est-ce pas interdit? "Ici tu peux fumer oĂč tu veux, mais pas devant le commissariat!", plaisante-t-il, avant de suggĂ©rer de se rendre sur "le terrain" voir comment est "travaillĂ©" le kif.


- Mexicaine, afghane et beldia -


Mohamed accompagne un groupe de touristes Ă  quelques kilomĂštres dans un village pauvre oĂč le vert des champs s'Ă©tend Ă  perte de vue. "Ici tu as la plante mexicaine, l'afghane, la beldia (locale en arabe)", Ă©numĂšre le guide. Selon lui, la plupart des fermiers importent des graines permettant d'obtenir de plus grandes quantitĂ©s.
A quelques mÚtres de là, de jeunes Français sillonnent les plantations avec un "guide", étape préalable à la "démonstration".

Les deux groupes se retrouvent devant une modeste ferme oĂč un agriculteur, aprĂšs avoir tapotĂ© sur un seau, rĂ©cupĂšre la poudre qui se forme au fond, entre dans son atelier. Il revient quelques minutes aprĂšs avec le produit fini. Des femmes du village assistent Ă  la scĂšne, l'air amusĂ©, tandis que des poules picorent autour de la maisonnette.
"Ça, ça va direct Ă  la citĂ©. Direct Ă  Saint-Ouen!" dans la rĂ©gion parisienne, lance un badaud, en claquettes et maillot de foot du Paris-Saint-Germain, qui vient d'acheter 200 euros de cannabis.

Comme ces jeunes, nombreux sont ceux qui viennent à Chaouen pour son kif. La ville est toutefois parvenue en quelques années à élargir la palette de ses visiteurs.
"Il y a 20 ans, les touristes étaient essentiellement de jeunes Espagnols qui venaient fumer. Maintenant, les non-fumeurs viennent aussi pour le bleu de la ville, trÚs apprécié par les touristes chinois", explique le patron d'une agence de voyage.
AFP

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