ForĂȘts d'eucalyptus

Au Portugal, l'industrie du papier s'offre ses pompiers privés

  • PubliĂ© le 26 octobre 2019 Ă  12:59
  • ActualisĂ© le 26 octobre 2019 Ă  13:03
Des pompiers privés travaillant pour les groupes papetiers Navigator et Altri s'exercent à Abrantes, au Portugal, en août 2019

Chaque matin, Pedro Simoes et ses hommes enfilent leur uniforme ignifuge jaune et vert et montent Ă  bord de leur hĂ©licoptĂšre pour protĂ©ger les forĂȘts d'eucalyptus du centre du Portugal, propriĂ©tĂ© de leur employeur.

Ils font partie des 250 pompiers privĂ©s payĂ©s par l'industrie papetiĂšre pour s'assurer que sa matiĂšre premiĂšre ne part pas en fumĂ©e dans ce pays rĂ©guliĂšrement ravagĂ© par des feux de forĂȘt meurtriers.

Dans la plupart des pays, la protection des forĂȘts contre les incendies est assurĂ©e exclusivement par l'Etat. Au Portugal, les deux principaux groupes papetiers nationaux, Navigator et Altri, ont mutualisĂ© leurs moyens pour crĂ©er, en 2002, leur propre corps de pompiers.
Mobilisé pendant les mois d'été, l'Afocelca est doté d'un budget annuel de 3 millions d'euros, un montant équivalent à celui dépensé dans des travaux de prévention des incendies réalisés hors saison.

La filiÚre, premier propriétaire forestier du pays, possÚde pour l'essentiel 150.000 hectares de plantations d'eucalyptus comme celles qui surplombent la bourgade de Constùncia et son usine de pùte à papier, situées au bord du Tage à une centaine de kilomÚtres au nord-est de Lisbonne. Les pompiers privés interveniennent souvent pour aider la protection civile, dont le dispositif s'élevait cette année à 6.000 pompiers volontaires appuyant quelque 1.500 professionnels à plein temps."L'idéal c'est de combattre l?incendie à l'extérieur de nos propriétés", explique à l'AFP Rui Ventura, coordinateur régional de l'Afocelca.

- L'eucalyptus en accusation -

L'industrie papetiĂšre portugaise utilisant principalement de l'eucalyptus, elle est souvent pointĂ©e du doigt par les dĂ©fenseurs de l'environnement, qui considĂšrent que la prolifĂ©ration de cette espĂšce est un des facteurs favorisant les feux de forĂȘt, comme ceux qui ont tuĂ© plus de cent personnes en 2017.

L'espĂšce, qui doit sa rentabilitĂ© Ă  sa croissance rapide, occupe dĂ©sormais une surface totale de quelque 900.000 hectares, soit un quart des forĂȘts du pays. Beaucoup d'experts soulignent cependant qu'elle est non seulement particuliĂšrement inflammable mais que ses feuilles et son Ă©corce peuvent ĂȘtre emportĂ©es par le vent, accĂ©lĂ©rant la progression des feux.

"Les incendies sont de plus en plus intenses, mais ce n'est pas la faute des eucalyptus", réplique Pedro Simoes, chef d'une des trois équipes héliportées de l'Afocelca, basée entre deux collines couvertes de jeunes eucalyptus poussant en rangs réguliers, séparés par des allées ratissées.
"Dans les bois de nos entreprises, le feu n'avance pas de façon aussi fĂ©roce. C'est l'abandon des forĂȘts qui provoque les grands incendies", affirme ce consultant de 39 ans, ancien pompier volontaire passĂ© par les unitĂ©s spĂ©ciales de la protection civile.

Pourtant, le choc de 2017 a poussĂ© le Parlement Ă  limiter la surface totale pouvant ĂȘtre consacrĂ©e Ă  la plantation d'eucalyptus, au grand dam d'une industrie qui reprĂ©sente 4,6% des exportations portugaises.

- ForĂȘts Ă  l'abandon -

Cette annĂ©e lĂ , un record historique d'environ 500.000 hectares ont brĂ»lĂ©, endommageant 6% des propriĂ©tĂ©s de l'industrie du papier contre 2% en moyenne annuelle. Paulo Pimenta de Castro, prĂ©sident de l'association pour la promotion d'une forĂȘt durable AcrĂ©scimo, est de ceux qui dĂ©noncent "l'Ă©pidĂ©mie d?eucalyptus" comme un des facteurs Ă  l'origine d'incendies toujours plus ravageurs.

"Environ deux tiers des quelque 900.000 d'hectares d'eucalyptus sont laissĂ©s Ă  l'abandon", dit-il. Sans entretien entre deux coupes rĂ©alisĂ©es tous les dix ans environ, la vĂ©gĂ©tation envahit les sous-bois et la forĂȘt s'embrase facilement, explique l'agronome.

Les détracteurs de l'industrie papetiÚre ne mettent pas tant en cause ses propres plantations d'eucalyptus que le fait qu'elle se fournisse auprÚs de centaines de milliers de petits propriétaires qui, eux, n'investissent pas dans la prévention des incendies.

L'association AcrĂ©scimo voudrait ainsi que l'industrie du papier soit obligĂ©e de s'auto-approvisionner en bois Ă  hauteur de 50%, contre 20% actuellement. La filiĂšre, troisiĂšme producteur de pĂąte Ă  papier en Europe, fait "un effort permanent" pour accroĂźtre sa surface de production, assure un porte-parole de l'Association de l'industrie papetiĂšre portugaise. Mais, dit-il, dans un pays oĂč 78% des forĂȘts appartiennent Ă  de petits propriĂ©taires, elle reste "limitĂ©e par leur disponibilitĂ©" Ă  lui cĂ©der des terres.

AFP

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