Bousculés sur les marchés mondiaux, questionnés dans leurs pratiques par la société, les agriculteurs français vivent un malaise grandissant, qu'ils ont exprimé à plusieurs reprises cette année et dont l'"agribashing" n'est que la partie émergée.
Deux chiffres traduisent le recul du monde paysan: alors que les agriculteurs représentaient quelque 30% de la population active au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la ferme France, fragilisée par les crises successives, pÚse aujourd'hui moins de 3% des actifs.
L'agriculteur "a été pendant trÚs longtemps célébré, il a été reconnu, à un moment donné, un peu comme le symbole de la nation française en train de se moderniser. La France était avant tout un pays de paysans. Les agriculteurs ont en mémoire cette histoire-là ", souligne François Purseigle, sociologue du monde agricole.
Plus cuisant encore, les paysans, longtemps fiers de nourrir un pays qui se targue de gastronomie, sont devenus une minoritĂ© jusque dans les campagnes: "l'essentiel des gens habitent autour des mĂ©tropoles voire assez loin, donc 90% des ruraux ne sont pas paysans. Du coup il y a des problĂšmes de cohabitation entre des personnes qui n'ont pas du tout le mĂȘme imaginaire. Il y a une concurrence d'usage du territoire", dĂ©clare Jean Viard, directeur de recherche associĂ© Sciences Po-CNRS.
"On a toujours été un peu en décalage, avec un rythme de vie différent (...) mais depuis quelques années, on vit un isolement, on vit cette frustration à cÎté des gens avec qui on habite, avec qui on va à l'école. On est devenu des gens limite fréquentables, des empoisonneurs", témoigne Olivier Coupery, agriculteur en polyculture élevage, et éleveur de chevaux, à Montfort-L'Amaury (Yvelines).
Alors que les associations antispĂ©cistes n'ont de cesse de dĂ©noncer les mauvais traitements sur les animaux d'Ă©levage, M. Coupery qui est visĂ© par une pĂ©tition de riverains, aimerait, dans une forme de boutade, "qu'on prenne en compte le bien-ĂȘtre de l'agriculteur, le bien-ĂȘtre de l'Ă©leveur".
Conséquences d'une arrivée des néo-ruraux: les demandes de faire taire Maurice le coq sur l'ßle d'Oléron, ou de déplacer les vaches et leur fumier trop odorant dans le Cantal.
- dénigrement systématique -
Ces injonctions, qui se sont multipliées devant les tribunaux, ne sont cependant que les manifestations les plus folkloriques d'un phénomÚne dénoncé par la FNSEA: l'"agribashing" ou le dénigrement systématique des pratiques agricoles.
La révolte du monde paysan contre cette mise à l'index a mené des centaines d'agriculteurs à manifester en tracteur sur les routes ces derniers mois, jusqu'au blocage du périphérique parisien le 27 novembre.
Sont qualifiés d'agribashing autant les intrusions de militants anti-viande dans les élevages ("71 actes délictueux" depuis le début de l'année selon le gouvernement) que la remise en question de l'utilisation des pesticides.
Pour lutter contre les intrusions, la gendarmerie a créé fin 2019 la cellule spĂ©cialisĂ©e Demeter. Mais face Ă la demande d'une meilleure rĂ©gulation des produits phytosanitaires, le gouvernement a lancĂ© une concertation sur les zones de non traitement (ZNT) oĂč toute pulvĂ©risation est interdite, et doit annoncer fin dĂ©cembre sa dĂ©cision sur la distance d'Ă©pandage des pesticides par rapport aux habitations.
La montée en puissance des question environnementales dans la société n'est pas circonscrite à la France: en Allemagne, des milliers d'agriculteurs ont manifesté le 22 octobre contre les réglementations du gouvernement en matiÚre de climat et de réforme agricole, qui menacent selon eux l'existence de leur activité.
Trois semaines plus tĂŽt, les paysans nĂ©erlandais avaient provoquĂ© 1.000 kilomĂštres d'embouteillages, estimant ĂȘtre devenus les boucs Ă©missaires de la lutte contre le rĂ©chauffement climatique.
- néo-ruraux -
"Les néo-ruraux sont venus dans les conseils municipaux et ont amené un regard plus critique que constructif", témoigne JérÎme Régnault, co-fondateur du numéro vert "Ici la terre", ligne ouverte pour retisser des liens en répondant aux questions du grand public.
Mais, "ce serait un tort de réduire les symptÎmes de la crise agricole à la question de l'agribashing. Ce qui est sûr, c'est qu'un certain nombre de controverses portées notamment par des groupes sociaux ou une partie de la société peut venir renforcer des crises à la fois économiques et morales", souligne M. Purseigle.
"On a des agriculteurs qui doivent s'adapter Ă la concurrence mondiale et donc ĂȘtre super-productifs, ce qui est moins bien acceptĂ© par la sociĂ©tĂ© ; ça a créé une premiĂšre zone de tension. Ce qui rajoute une touche de tension, c'est le changement climatique: la sociĂ©tĂ© française et une partie des citoyens sont de plus en plus conscients qu'il y a des enjeux de changements climatiques majeurs et que l'agriculture a une part de responsabilitĂ©", souligne Bertrand Valiorgue, professeur de stratĂ©gie des entreprises Ă l'UniversitĂ© de Clermont-Ferrand.
SommĂ©s de monter en gamme et de rĂ©duire l'utilisation de pesticides lors des Ă©tats gĂ©nĂ©raux de l'alimentation, les agriculteurs ont trĂšs mal vĂ©cu ce qu'ils considĂšrent comme un double discours du gouvernement, qui dans le mĂȘme temps invite des pays moins regardants en termes sanitaires et environnementaux Ă inonder de leurs produits moins chers les Ă©tals français, y compris en bio.
Si l'accord de libre-échange UE-Mercosur semble pour l'heure enterré en France, le Ceta, accord de libre-échange avec le Canada, d'ores et déjà expérimenté et en discussion au Parlement, a également été un motif de grogne ces derniers mois, d'autant que les produits français sont déjà malmenés sur des marchés mondialisés.
Comme le rappelait en juin l'économiste Philippe Chalmin, depuis la fin des quotas européens qui garantissaient un prix stable aux producteurs, "nous sommes dans un monde agricole de plus en plus marqué au coin de l'instabilité des prix et des marchés. Les prix agricoles dépendent peu, presque pas du tout, des prix payés par le consommateur", mais plutÎt des cours non seulement nationaux et européens, "mais de plus en plus internationaux".
En d'autres termes, c'est la coopérative néo-zélandaise Fonterra qui fait la pluie et le beau temps sur les prix mondiaux du lait, et l'influence des achats de porcs des Chinois se fait sentir jusqu'au marché de Plérin en Bretagne.
- volatilité -
Cette volatilité des cours, alliée aux aléas climatiques, a laissé sur le carreau plus d'un exploitant agricole, malgré une tentative de rééquilibrage des prix sur le marché intérieur avec la loi Alimentation qui n'a eu guÚre d'effet pour l'instant sur le revenu des agriculteurs.
Selon une étude de l'Insee, 22,1% d'agriculteurs se trouvaient sous le seuil de pauvreté en 2016, ce qui en fait la profession la plus exposée. L'institut note également que 19,5% des agriculteurs n'ont eu aucun revenu, voire ont été déficitaires, en 2017.
"Les agriculteurs sont encore en phase de mutation avec un double mouvement à l'intérieur: vous avez le développement d'une agriculture bio et de proximité, qui représente déjà au moins 20% des exploitations, et celui des grosses exploitations qui peuvent investir dans les terres et la technologie". Et il reste les agriculteurs "formés à la chimie et à la mécanique" qui ont 35 à 60 ans et "ont des problÚmes pour investir dans la transformation de leur modÚle", détaille Jean Viard.
Dans ce contexte, "un regard accusateur, qui peut devenir agressif, ça peut ĂȘtre la goutte d'eau qui fait qu'on commet l'irrĂ©parable. Le fait que ça puisse amener un collĂšgue au suicide, on le vit trĂšs, trĂšs mal", dĂ©clare Ă l'AFP JĂ©rĂŽme RĂ©gnault, cĂ©rĂ©alier et apiculteur dans les Yvelines.
Il y a eu 372 suicides de paysans en 2015 contre 150 cas en moyenne par an entre 2007 et 2011, selon les statistiques les plus récentes de la sécurité sociale agricole, la MSA.
Ce climat mortifĂšre a Ă©tĂ© portĂ© sur la place publique par le film "Au nom de la terre" oĂč Guillaume Canet incarne un agriculteur poussĂ© au suicide. Le film a Ă©tĂ© un succĂšs public et tutoyait dĂ©but dĂ©cembre les 2 millions d'entrĂ©es aprĂšs 11 semaines d'exploitation. Le documentaire, plus confidentiel, de Sophie Loridon "Lucie aprĂšs moi le dĂ©luge", tĂ©moignant de la rude existence dans une petite exploitation ardĂ©choise au long du XXe siĂšcle, a pour sa part engrangĂ© 15.000 entrĂ©es en 2019.
AprÚs le multi-césarisé "Petit paysan", ces succÚs montrent que les Français se sentent encore concernés par la question agricole.
"Il y a quand mĂȘme derriĂšre la question des controverses qui entourent l'agriculture un intĂ©rĂȘt profond pour la question agricole (...). Aujourd'hui encore, peut-ĂȘtre mĂȘme plus qu'hier, bon nombre de Français se pressent dans des salons agricoles et sont attentifs et attachĂ©s Ă cette profession", selon M. Purseigle.
AFP





