Russie

"Biohacking" et transhumanisme: des Russes expérimentent avec leur corps

  • PubliĂ© le 18 fĂ©vrier 2020 Ă  10:36
  • ActualisĂ© le 18 fĂ©vrier 2020 Ă  10:51
Des puces utilisées par le programmateur Vladislav Zaïtsev, adepte du "biohacking", le 27 novembre 2019 à Moscou.

Avec son scalpel, Vladislav Zaïtsev fait une incision entre l'index et le pouce de son patient et y glisse un petit cylindre en verre: une puce sous-cutanée qui permettra à son propriétaire d'ouvrir la porte de son bureau. "J'avais décidé de faire ça il y a longtemps", sourit le patient, Alexeï Raoutkine, programmateur informatique de 24 ans. "C'est pratique et c'est en quelque sorte unique: personne d'autre n'a ça", dit-il. Vladislav Zaïtsev et Alexeï Raoutkine font partie de ces Russes adeptes du "biohacking", un mouvement parti de la Silicon Valley qui consiste à "améliorer" le corps humain en y intégrant des artifices.

Certains vont s'implanter de la technologie pour se faciliter la vie, d'autres imposent à leur corps un contrÎle exhaustif dans l'espoir de vivre plus longtemps et certains tentent la thérapie génique.

En Russie, ils sont encore peu nombreux mais les forums internet, conférences et entreprises spécialisés dans le sujet se multiplient. Programmateur de 28 ans, Vladislav Zaïtsev a appris en autodidacte, aprÚs des études de médecine avortées, à implanter des puces dans le corps humain. Il a capté l'attention internationale en 2015 quand il s'est implanté la puce de son pass pour le métro de Moscou. Pour ce faire, il a dû dissoudre la carte dans de l'acétone pour récupérer la puce qu'il a recouverte de silicone avant de l'insérer à l'arriÚre de sa main, le tout filmé et diffusé sur YouTube.

Le disque, un peu plus petit qu'une piÚce de cinq centimes d'euros, est encore visible mais plus en fonction: Zaïtsev l'a reprogrammé avec les détails de sa carte bancaire. Pour amuser ses amis, il s'est aussi implanté des aimants sous le bout des doigts. "J'aime les choses qui ont un véritable impact, comme avec l'implant de puces", explique le jeune homme qui estime à un millier le nombre de Russes disposant d'un tel artifice.

La plupart ont une version sous-cutanée de leur carte d'accÚs au bureau, certains ont implanté une boussole qui vibre quand ils se tournent vers le Nord. "J'aime l'idée d'élargir les capacités du corps humain", poursuit M. Zaïtsev.

Ailleurs dans le monde, et mĂȘme si certains s'inquiĂštent des risques de surveillance et de piratage, des puces sont implantĂ©es pour dĂ©marrer des voitures, allumer des tĂ©lĂ©phones, des ordinateurs ou des imprimantes, surveiller sa tempĂ©rature, stocker des informations mĂ©dicales. Des magiciens professionnels les utilisent pour leurs numĂ©ros.
Certaines puces ont été approuvées pour un usage humain mais celles que M. Zaïtsev utilise sont initialement destinées aux vétérinaires: fabriquées à Taïwan, elles sont commandées sur internet pour le prix de 500 roubles (8 dollars).

Dans son petit appartement, il fait payer 2.000 roubles (28 euros) l'implant d'une puce légÚrement plus grande qu'un grain de riz. Il affirme avoir une cinquantaine d'opérations à son actif. Le "client typique est un geek. La plupart sont des hommes ùgés de 35 ans ou moins", ajoute-t-il.

- Vie éternelle -

D'autres visent plus que l'implant d'un simple gadget. Pour Stanislav Skakoun, l'objectif est de prolonger sa vie, potentiellement à l'infini: c'est le transhumanisme, qui prÎne et prévoit l'émergence d'un "hyper-humain" quasi immortel. "Je n'ai pas encore trouvé de puce utile pour prolonger la vie", dit cet entrepreneur de 36 ans. A la place, il se rend réguliÚrement dans une clinique privée pour remplir de son sang une vingtaine de tubes à essai destinés à de nombreuses analyses dont les résultats dicteront son hygiÚne de vie.

Ces visites sont une partie de la routine trÚs précise à laquelle il s'astreint depuis cinq ans. L'homme mesure des centaines de marqueurs biochimiques et consomme quotidiennement quantité de vitamines et suppléments alimentaires. S'il refuse de révéler le détail de son régime, Stanislav Skakoun assure que ses compléments comprennent de l'iode, des vitamines D, du magnésium et des probiotiques.

Il multiplie aussi les analyses génétiques pour identifier tout facteur à risque héréditaire, évaluer son cholestérol et son glucose, sa densité osseuse ou son niveau d'hormone du stress (cortisol). "Au cours des cinq derniÚres années, mon ùge biologique n'a pas changé du tout", veut croire cet homme affuté aux yeux bleus perçants qui dit espérer vivre assez longtemps pour voir les progrÚs scientifiques prolonger significativement l'espérance de vie. "Si nous surmontons le cancer, la maladie d'Alzheimer et les maladies cardiovasculaires, nous aurons surmonté pratiquement toutes les causes de mortalité", affirme-t-il.

Une idée phare des partisans du transhumanisme, à l'image du controversé gérontologue britannique Aubrey de Grey qui assure que les humains ne pourront bientÎt mourir que de morts violentes. Reste que le record historique connu de longévité est de 122 ans.

- Ciseaux moléculaires -

Dans cette quĂȘte de vie Ă©ternelle, certains biohackers ont jetĂ© leur dĂ©volu sur la thĂ©rapie gĂ©nique, l'un des domaines les plus porteurs de la recherche mĂ©dicale actuellement. Le biohacker amĂ©ricain Josiah Zayner avait fait sensation en 2017 en diffusant en direct une tentative de modifier son gĂ©nome grĂące aux "ciseaux molĂ©culaires" Crispr. Cet outil rĂ©volutionnaire inventĂ© en 2012 simplifie les techniques de modification de l'ADN. Il a Ă©tĂ© utilisĂ© avec succĂšs pour traiter une maladie gĂ©nĂ©tique du sang, la drĂ©panocytose.

Mais les autorités médicales et la Food and Drug Administration mettent en garde contre l'utilisation de ciseaux en kits DiY (do-it yourself) mis à la disposition du public. Ils coupent souvent à cÎté du gÚne ciblé, provoquant des mutations inattendues, explique Kiran Musunuru, professeur de génétique à l'Université de Pennsylvanie: "C'est trÚs facile à faire si vous ne vous souciez pas des conséquences", dit-il.

Sur le fond, les biohackers ont sans doute raison d?affirmer que le vieillissement peut thĂ©oriquement ĂȘtre ralenti voire bloquĂ©, avance le biologiste russe Maxim Skoulatchev, spĂ©cialiste de la longĂ©vitĂ© Ă  l'UniversitĂ© d'Etat de Moscou. "Nous pensons que le vieillissement est, d'une maniĂšre ou d'une autre, comme un programme dans notre gĂ©nome", dit ce chercheur, et "la seule façon de lutter contre le vieillissement est de briser ce programme, le pirater en quelque sorte", ajoute-t-il.

De cette façon, les affections liĂ©es Ă  l'Ăąge et le cancer pourraient ĂȘtre combattues, ajoute le scientifique selon lequel vivre jusqu'Ă  100 ans peut devenir la norme. Mais il prĂ©dit Ă©galement que les personnes trĂšs ĂągĂ©es dĂ©velopperont des problĂšmes de santĂ© encore inconnus. Le problĂšme avec les biohackers, c'est qu'ils veulent aller "trop vite", ajoute Maxim Skoulatchev dont l'Ă©quipe essaie de trouver un mĂ©dicament pouvant agir sur le processus de vieillissement gĂ©nĂ©tique. "Pour le moment, il n'y a pas de technologie pour briser ce programme et de ce point de vue (...) les biohackers font dans le v?u pieux."

- "Optimise-toi" -

Affaire de rĂȘves et de dollars aussi. Dans sa start-up Biodata, Stanislav Skakoun propose des analyses mĂ©dicales Ă  150.000 roubles (2.140 euros) le bilan complet. Ses clients sont principalement des cadres supĂ©rieurs et des hommes d'affaires. Certains parmi les plus fortunĂ©s payent jusqu'Ă  250.000 roubles par an l'accĂšs Ă  un club de sport moscovite qui se surnomme "laboratoire de biohacking".

La salle, qui a ouvert l'an passé avec le slogan "Optimise-toi", est au 58Úme étage d'un gratte-ciel de "Moskva-City", le quartier d'affaires de la capitale russe. Les membres sont des "patrons d'entreprises ou des cadres supérieurs", explique son fondateur, Artiom Vassiliev.

L'homme de 29 ans s'est lancé dans la "science du sport" aprÚs une carriÚre de haut niveau comme athlÚte. DerriÚre lui, sur un tapis de course, un membre du club enfile un masque qui analysera l'air expiré.

Quelques minutes plus tard, l'outil lui montre quand son entraßnement a été le plus efficace. Puis il rentrera dans une chambre refroidie à l'azote liquide, qui aide à la récupération. Malgré son enthousiasme, Artiom Vassiliev doute cependant qu'il vivra plusieurs centaines d'années: "je suis plus dans l'idée que vous pouvez vivre 100, 115 ans ou 120 ans, mais les vivre d'une bonne façon".

AFP

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