Venezuela

Chez Yadira Ă  Caracas dans le noir, l'agonie du quotidien

  • PubliĂ© le 10 mars 2019 Ă  20:34
  • ActualisĂ© le 10 mars 2019 Ă  20:49
Yadira Delgado, Vénézuélienne de 49 ans, lors de la panne massive d'électricité à Caracas, le 9 mars 2019

Depuis jeudi qu'elle vit dans le noir Ă  Caracas, Yadira se demande combien de temps elle pourra conserver ses provisions sans froid, vivre sans eau et subir ce couvre-feu que lui impose sa peur d'ĂȘtre attaquĂ©e dans l'obscuritĂ©.

"C'est une agonie, tout le monde a cette peur... Personne ne sait ce qu'il va se passer, si et quand on aura de la lumiÚre, combien de jours encore à endurer ça?", demande-t-elle. A 49 ans, Yadira Delgado vit à Caracas avec sa mÚre, Elvia Lozano, concierge de l'immeuble de onze étages, et sa fille adolescente. Les bougies et la lampe à kérosÚne apportent la seule lumiÚre du logement et projettent une ombre inquiétante sur les murs de la loge, au rez-de-chaussée.

La gigantesque panne électrique qui paralyse le Venezuela depuis jeudi aprÚs-midi affecte encore la majeure partie de Caracas. Dimanche matin selon la compagnie électrique nationale Copoelec, seuls 40% des quartiers de la capitale avaient retrouvé le courant. Et la situation qu'elle était capable d'estimer en province était bien pire, 20% dans l'Etat voisin de Miranda et 10% à Barinas, ville natale d'Hugo Chavez dans les llanos (ouest).

- "on a cherché de la glace"-

Le principal souci de Yadira, graphiste, est de perdre la viande et les aliments qu'elle garde encore au réfrigérateur au troisiÚme jour de panne, alors que le pays est confronté à de graves pénuries alimentaires et à une hyperinflation qui renchérit le cours du quotidien. "On a cherché de la glace dans toute la ville, sans rien trouver. Pourvu que ça ne se perde pas...", soupire sa mÚre, Elvia.

Sans courant, la distribution de l'eau est aussi Ă  l'arrĂȘt et ses rĂ©serves s'Ă©puisent, mais avec le peu qu'il lui reste, Yadira a fait un cafĂ© dans la pĂ©nombre.
Une autre nuit d'angoisse s'annonce dans les rues du quartier entiÚrement plongées dans le noir. Caracas est considéré comme l'une des villes les plus dangereuses au monde et en temps normal, chacun évite de sortir aprÚs la tombée du jour. Avec la panne, "on s'impose un couvre-feu à partir de 17h00. On essaie de sortir tÎt pour acheter ce qu'on peut et on rentre vite", confie Yadira.

Elle ne trouve pas grand chose: car Ă  la liste des difficultĂ©s s'ajoute le manque d'argent liquide dans un pays oĂč le plus gros billet, 500 bolivars, vaut Ă  peine 10 centimes d'euros. MĂȘme pas assez pour des bonbons. D'ordinaire, mĂȘme pour acheter du pain, le pays fonctionne sur des transactions Ă©lectroniques, Ă©videmment Ă  l'arrĂȘt depuis trois jours.

Au milieu du chaos qui s'empare du pays, Yadira s'inquiÚte surtout de sa fille de 16 ans, Vanessa, qui doit passer son bac en juillet et espÚre rejoindre la faculté de médecine. "C'est qui me soucie le plus", confie-t-elle. "Depuis que je vis ici, je n'ai jamais connu une panne pareille", affirme Elvia, 72 ans. La vieille dame, née en Colombie, est arrivée au Venezuela il y a un demi-siÚcle, quand le pays pétrolier en plein développement accueillait des migrants du monde entier. Un temps lointain: selon l'ONU, 2,7 millions de Vénézuéliens ont fui le pays depuis 2015.

- pas de communications -

La plupart des proches des trois femmes ont fait de mĂȘme et elles ont du mal Ă  les joindre: avec la panne, les rĂ©seaux tĂ©lĂ©phoniques et internet sont aussi Ă  l'arrĂȘt. Les coupures de courant font pratiquement partie du paysage au Venezuela depuis une dizaine d'annĂ©es: dans l'appartement, Elvia montre un micro-ondes et un tĂ©lĂ©viseur endommagĂ©s par les prĂ©cĂ©dentes. Mais d'ordinaire, elles frappent surtout les Etats excentrĂ©s Ă  l'ouest. A Caracas c'est plus rare. Et surtout, jamais elles ne durent si longtemps, partout en mĂȘme temps.

Les experts accusent le gouvernement de négligence, manque d'entretien et d'investissements dans les infrastructures et corruption. Mais le président Nicolas Maduro dénonce un "sabotage": pour lui il s'est agi d'une attaque "cybernétique" dirigée par les Etats-Unis contre la centrale de Gurri, dans l'Etat de Bolivar (sud) qui alimente 75% du réseau national.

Sa lampe à kérosÚne, Elvia l'a héritée de sa mÚre défunte: "Je la gardais en souvenir, jamais je n'aurais pensé qu'elle me servirait un jour".
Dans ce pays déjà compliqué, la panne vient en rajouter. Avec le temps qui passe, avoue Yadira, la patience se convertit "progressivement en colÚre, parce que c'est injuste".

- © 2019 AFP

guest
0 Commentaires