Assis sur un banc, le vieil Alhadji Madu Maji rùcle la poussiÚre de ses pieds nus pour tromper l'ennui. Il ne reste guÚre plus d'une poignée de vaches avec la peau sur les os dans les enclos du marché à bétail de Makurdi, dans le centre du Nigeria.
"Nos vaches ne peuvent plus paitre en brousse et elles meurent de faim. Les Ă©leveurs ne viennent plus ici", affirme Madu Maji, patron du plus grand marchĂ© de l'Etat de Benue, oĂč, dit-il, seule une dizaine de bĂȘtes sont vendues chaque jour, contre plusieurs centaines auparavant.
Ces derniers mois, les éleveurs et leurs troupeaux ont tous déserté l'Etat de Benue. Ou presque. Ils ont été chassés par une guerre pour l'accÚs aux ressources et une récente loi interdisant la transhumance, pratique séculaire pourtant nécessaire à la survie du bétail.
Les terres fertiles du centre, irriguĂ©es par un vaste rĂ©seau de riviĂšres, attirent durant la saison sĂšche des milliers de bĂȘtes migrant depuis les zones sahĂ©liennes de toute l'Afrique de l'Ouest Ă la recherche de pĂąturages.
Un phĂ©nomĂšne accentuĂ© par la dĂ©sertification, et source de tensions dans un pays oĂč les espaces sont saturĂ©s par l'explosion dĂ©mographique. Le Nigeria accueille dĂ©jĂ prĂšs de 200 millions d'habitants et devrait devenir le 3e pays le plus peuplĂ© du monde en 2050.
La région est devenue le théùtre d'affrontements quasi-quotidiens entre les agriculteurs sédentaires, chrétiens de l'ethnie Tiv, et les éleveurs, majoritairement peuls et musulmans. Plus de 100 personnes ont été tuées depuis début janvier, et prÚs de 100.000 autres ont du fuir leurs foyers, selon l'agence locale de gestion des urgences (Sema).
AprÚs des mois d'inaction des autorités fédérales, l'armée nigériane a annoncé un déploiement imminent dans plusieurs Etats du centre, dont Benue, pour mettre fin aux violences.
- 'Grenier de la Nation' -
Adams Nicholas a tout perdu lorsque des "tueurs peuls" armés de kalachnikovs, de pistolets et de bùtons ont encerclé son village d'Ancha, la nuit du 4 janvier.
"Ils sont arrivés nombreux avec leur bétail et ils ont commencé à tirer. Deux personnes ont été tuées et nos maisons ont été brûlées, ils ont tout détruit", raconte cet enseignant de 30 ans qui s'entasse avec plus de 10.000 autres déplacés dans l'école primaire de Gbajimba, à une quarantaine de km de Makurdi, la capitale régionale.
A des kilomÚtres alentour, des dizaines de localités poussiéreuses aux maisons calcinées ont été vidées de leurs habitants, d'autres vivant au rythme d'un couvre-feu nocturne.
"Nous avons toujours laissé brouter leurs vaches autour de nos fermes. Mais on ne peut plus vivre ensemble. Ce sont des animaux", lùche Adams.
Dans l'Etat de Benue, surnommé le "grenier alimentaire de la nation", la crise prend un tour ethnique et religieux, alors que de plus en plus de Tiv affichent ouvertement leur haine à l'égard des Peuls, accusés de lancer des raids armés depuis les Etats voisins et de piller les récoltes.
"Notre peuple dépend largement de l'agriculture. Nous n'avons pas d'industrie ici. Si vous enlevez l'agriculture aux gens, c'est comme si vous leur Îtiez la vie", affirme à l'AFP le gouverneur de Benue, Samuel Ortom, un Tiv à l'origine de la loi controversée interdisant le pùturage libre.
"Nous avons exploré toutes les options, le dialogue, des rencontres, mais les tueries ont continué", insiste Ortom, pour qui la seule alternative possible est la création de fermes d'élevage clÎturées. "Cette loi va apporter la paix, c'est gagnant-gagnant pour les agriculteurs et pour les éleveurs".
- Négligence -
Depuis son entrée en vigueur au mois de novembre, la mesure est au centre d'un bras de fer entre les autorités et les puissants syndicats d'éleveurs qui continuent de revendiquer une vie nomade et exigent son retrait pour permettre le retour des troupeaux à Benue.
En attendant, la ligne rouge est bien rĂ©elle. Pour apercevoir les bergers et leurs immenses cheptels, il faut remonter dans l'Etat voisin de Nasarawa, oĂč les marchĂ©s Ă bestiaux grouillent d'activitĂ©.
Les Ă©leveurs dĂ©noncent de leur cĂŽtĂ© la crĂ©ation de milices chrĂ©tiennes armĂ©es qui s'en prennent au bĂ©tail, affirmant que la loi n'a fait qu'envenimer le conflit. Depuis des mois, pasteurs et politiciens locaux encouragent d'ailleurs les agriculteurs Ă se dĂ©fendre par eux-mĂȘme lors de violentes diatribes anti-peuls.
"Les pasteurs n'ont jamais attaqué en premier les villages, ils n'agissent que par vengeance", assure Muhammed Hussaini, de l'Association nigériane des éleveurs de bétail de Miyetti Allah, brandissant des vidéos montrant des dizaines de cadavres de bovins soi-disant abattus par des agriculteurs.
Pour le syndicaliste, l'Ă©levage est le parent pauvre de l'Ă©conomie nigĂ©riane, qui a souffert d'annĂ©es de nĂ©gligence de la part des gouvernements successifs: "La plupart des routes rĂ©servĂ©es Ă la transhumance sont aujourd'hui cultivĂ©es, les gens construisent mĂȘme leurs maisons dessus. Et personne n'a jamais mis en place les rĂ©serves censĂ©es ĂȘtre dĂ©diĂ©es au pĂąturage dans l'Etat de Benue".
A 39 ans, Adamu Mohamed Juda, Peul sĂ©dentarisĂ©, n'a jamais connu d'autre terre que celle de Makurdi, oĂč il est nĂ©. "Nous vivions en paix avec les Tiv depuis des dĂ©cennies. Nous mangions ensemble, nous dormions ensemble", dit cet Ă©leveur, qui se demande encore "comment on a pu en arriver lĂ ".
Par James PHEBY - © 2018 AFP


